1438 - M. Bontemps ne voulait pas entendre parler de paix avant que l'Allemagne eût été réduite

M. Bontemps ne voulait pas entendre parler de paix avant que l'Allemagne eût été réduite au même morcellement qu'au Moyen-Age, la déchéance de la maison de Hohenzollern prononcée et Guillaume ayant reçu douze balles dans la peau. En un mot il était ce que Brichot appelait un "Jusquauboutiste", c'était le meilleur brevet de civisme qu'on pouvait lui donner. Sans doute les trois premiers jours Mme Bontemps avait été un peu dépaysée au milieu des personnes qui avaient demandé à Mme Verdurin à la connaître et ce fut d'un ton légèrement aigre que Mme Verdurin répondit: "Le Comte, ma chère", à Mme Bontemps qui lui disait: "C'est bien le duc d'Haussonville que vous venez de me présenter", soit par entière ignorance et absence de toute association entre le nom Haussonville et un titre quelconque, soit au contraire par excessive instruction et association d'idées avec le "Parti des Ducs", dont on lui avait dit que M. d'Haussonville était un des membres à l'Académie. A partir du quatrième jour elle avait commencé d'être solidement installée dans le faubourg Saint-Germain. [vol I.53] Quelquefois encore on voyait autour d'elle les fragments inconnus d'un monde qu'on ne connaissait pas et qui n'étonnaient pas plus que des débris de coquille autour du poussin ceux qui savaient l'œuf d'où Mme Bontemps était sortie. Mais dès le quinzième jour, elle les avait secoués, et avant la fin du premier mois quand elle disait: je vais chez les Lévi, tout le monde comprenait, sans qu'elle eût besoin de préciser, qu'il s'agissait des Lévis-Mirepoix, et pas une duchesse ne se serait couchée sans avoir appris de Mme Bontemps ou de Mme Verdurin, au moins par téléphone, ce qu'il y avait dans le communiqué du soir, ce qu'on y avait omis, où on en était avec la Grèce, quelle offensive on préparait, en un mot tout ce que le public ne saurait que le lendemain ou plus tard, et dont on avait ainsi comme une sorte de répétition des couturières. Dans la conversation, Mme Verdurin, pour communiquer les nouvelles, disait: "Nous" en parlant de la France. "Hé bien, voici: nous exigeons du roi de Grèce qu'il se retire du Péloponèse, etc.; nous lui envoyons, etc. "Et, dans tous ses récits revenait tout le temps le G.Q.G. (j'ai téléphoné au G.Q.G.), abréviation qu'elle avait à prononcer le même plaisir qu'avaient naguère les femmes qui ne connaissaient pas le prince d'Agrigente à demander en souriant quand on parlait de lui et pour montrer qu'elles étaient au courant: "Grigri?" un plaisir qui dans les époques peu troublées n'est connu que par les mondains mais que dans ces grandes crises le peuple même connaît. Notre maître d'hôtel par exemple si on parlait du roi de Grèce, était capable, grâce aux journaux, de dire comme Guillaume II: "Tino", tandis que jusque-là sa familiarité avec les rois [vol I.54] était restée plus vulgaire ayant été inventée par lui comme quand jadis pour parler du Roi d'Espagne, il disait: "Fonfonse". On peut remarquer d'ailleurs qu'au fur et à mesure qu'augmenta le nombre des gens brillants qui firent des avances à Mme Verdurin, le nombre de ceux qu'elle appelait les "ennuyeux" diminua. Par une sorte de transformation magique, tout ennuyeux qui était venu lui faire une visite et avait sollicité une invitation devenait subitement quelqu'un d'agréable, d'intelligent. Bref, au bout d'un an le nombre des ennuyeux était réduit dans une proportion tellement forte, que la "peur et l'impossibilité de s'ennuyer" qui avait tenu une si grande place dans la conversation et joué un si grand rôle dans la vie de Mme Verdurin, avait presque entièrement disparu. On eût dit que sur le tard cette impossibilité de s'ennuyer (qu'autrefois d'ailleurs elle assurait ne pas avoir éprouvée dans sa prime jeunesse) la faisait moins souffrir, comme certaines migraines, certains asthmes nerveux qui perdent de leur force quand on vieillit. Et l'effroi de s'ennuyer eût sans doute entièrement abandonné Mme Verdurin faute d'ennuyeux, si elle n'avait dans une faible mesure remplacé ceux qui ne l'étaient plus par d'autres recrutés parmi les anciens fidèles. Du reste pour en finir avec les duchesses qui fréquentaient maintenant chez Mme Verdurin, elles venaient y chercher sans qu'elles s'en doutassent, exactement la même chose que les dreyfusards autrefois, c'est-à-dire un plaisir mondain composé de telle manière que sa dégustation assouvît les curiosités politiques et rassasiât le besoin de commenter entre soi les incidents lus dans les journaux. Mme Verdurin disait: "Vous viendrez à 5 heures parler de la guerre", [vol I.55] comme autrefois "parler de l'affaire" et dans l'intervalle: "vous viendrez entendre Morel". Or Morel n'aurait pas dû être là pour la raison qu'il n'était nullement réformé. Simplement il n'avait pas rejoint et était déserteur, mais personne ne le savait. Une autre étoile du salon était "dans les choux", qui malgré ses goûts sportifs s'était fait réformer. Il était devenu tellement pour moi l'auteur d'une œuvre admirable à laquelle je pensais constamment que ce n'est que par hasard quand j'établissais un courant transversal entre deux séries de souvenirs que je songeais qu'il était celui qui avait amené le départ d'Albertine de chez moi. Et encore ce courant transversal aboutissait en ce qui concernait ces reliques de souvenirs d'Albertine à une voie s'arrêtant en pleine friche à plusieurs années de distance. Car je ne pensais plus jamais à elle. C'était une voie non fréquentée de souvenirs, une ligne que je n'empruntais plus. Tandis que les œuvres de "dans les choux" étaient récentes et cette ligne de souvenirs perpétuellement fréquentée et utilisée par mon esprit.