Une page de Proust au hasard:
1418 - Ce n’était pas seulement la méchanceté, la rancune de l’ancien pauvre contre le maître
Ce n’était pas seulement la méchanceté, la rancune de l’ancien pauvre contre le maître qui l’a enrichi et lui a d’ailleurs (c’était dans le caractère, et plus encore dans le vocabulaire de M. de Charlus) fait sentir la différence de leurs conditions, qui avait poussé Charlie vers Saint-Loup afin de faire souffrir davantage le baron. C’était peut-être aussi l’intérêt. J’eus l’impression que Robert devait lui donner beaucoup d’argent. Dans une soirée où j’avais rencontré Robert avant que je ne partisse pour Combray, et où la façon dont il s’exhibait à côté d’une femme élégante qui passait pour être sa maîtresse, où il s’attachait à elle, ne faisant qu’un avec elle, enveloppé en public dans sa jupe, me faisait penser, avec quelque chose de plus nerveux, de plus tressautant, à une sorte de répétition involontaire d’un geste ancestral que j’avais pu observer chez M. de Charlus, comme enrobé dans les atours de Mme Molé, ou d’une autre, bannière d’une cause gynophile qui n’était pas la sienne, mais qu’il aimait, bien que sans droit à l’arborer ainsi, soit qu’il la trouvât protectrice, ou esthétique, j’avais été frappé, au retour, de voir combien ce garçon, si généreux quand il était bien moins riche, était devenu économe. Qu’on ne tienne qu’à ce qu’on possède, et que tel qui semait l’or qu’il avait si rarement jadis thésaurise maintenant celui dont il est pourvu, c’est sans doute un phénomène assez général, mais qui pourtant me parut prendre là une forme plus particulière. Saint-Loup refusa de prendre un fiacre, et je vis qu’il avait gardé une correspondance de tramway. Sans doute en ceci Saint-Loup déployait-il, pour des fins différentes, des talents qu’il avait acquis au cours de sa liaison avec Rachel. Un jeune homme qui a longtemps vécu avec une femme n’est pas aussi inexpérimenté que le puceau pour qui celle qu’il épouse est la première. Pareillement, ayant eu à s’occuper dans les plus minutieux détails du ménage de Rachel, d’une part parce que celle-ci n’y entendait rien, ensuite parce qu’à cause de sa jalousie il voulait garder la haute main sur la domesticité, il put, dans l’administration des biens de sa femme et l’entretien du ménage, continuer ce rôle habile et entendu que peut-être Gilberte n’eût pas su tenir et qu’elle lui abandonnait volontiers. Mais sans doute le faisait-il surtout pour faire bénéficier Charlie des moindres économies de bouts de chandelle, l’entretenant, en somme, richement sans que Gilberte s’en aperçût ni en souffrît. Je pleurais en pensant que j’avais eu autrefois pour un Saint-Loup différent une affection si grande et que je sentais bien, à ses nouvelles manières froides et évasives, qu’il ne me rendait plus, les hommes, dès qu’ils étaient devenus susceptibles de lui donner des désirs, ne pouvant plus lui inspirer d’amitié. Comment cela avait-il pu naître chez un garçon qui avait tellement aimé les femmes que je l’avais vu désespéré jusqu’à craindre qu’il se tuât parce que « Rachel quand du Seigneur » avait voulu le quitter? La ressemblance entre Charlie et Rachel – invisible pour moi – avait-elle été la planche qui avait permis à Robert de passer des goûts de son père à ceux de son oncle, afin d’accomplir l’évolution physiologique qui, même chez ce dernier, s’était produite assez tard? Parfois, pourtant, les paroles d’Aimé revenaient m’inquiéter; je me rappelais Robert cette année-là à Balbec; il avait en parlant au liftier une façon de ne pas faire attention à lui qui rappelait beaucoup celle de M. de Charlus quand il adressait la parole à certains hommes. Mais Robert pouvait très bien tenir cela de M. de Charlus, d’une certaine hauteur et d’une certaine attitude physique des Guermantes, et nullement des goûts spéciaux au baron. C’est ainsi que le duc de Guermantes, qui n’avait aucunement ces goûts, avait la même manière nerveuse que M. de Charlus de tourner son poignet comme s’il crispait autour de celui-ci une manchette de dentelles, et aussi dans la voix des intonations pointues et affectées, toutes manières auxquelles chez M. de Charlus on eût été tenté de donner une autre signification, auxquelles il en avait donné une autre lui-même, l’individu exprimant ses particularités à l’aide de traits impersonnels et ataviques qui ne sont peut-être, d’ailleurs, que des particularités anciennes fixées dans le geste et dans la voix. Dans cette dernière hypothèse, qui confine à l’histoire naturelle, ce ne serait pas M. de Charlus qu’on pourrait appeler un Guermantes affecté d’une tare et l’exprimant en partie à l’aide des traits de la race des Guermantes, mais le duc de Guermantes qui serait, dans une famille pervertie, l’être d’exception que le mal héréditaire a si bien épargné que les stigmates extérieurs qu’il a laissés sur lui y perdent tout sens. Je me rappelais que le premier jour où j’avais aperçu Saint-Loup à Balbec, si blond, d’une matière si précieuse et si rare, contourner les tables, faisant voler son monocle devant lui, je lui avais trouvé l’air efféminé, qui n’était certes pas un effet de ce que j’apprenais de lui maintenant mais de la grâce particulière aux Guermantes, de la finesse de cette porcelaine de Saxe en laquelle la duchesse était modelée aussi. Je me rappelais son affection pour moi, sa manière tendre, sentimentale de l’exprimer et je me disais que cela non plus, qui eût pu tromper quelque autre, signifiait alors tout autre chose, même tout le contraire de ce que j’apprenais aujourd’hui. Mais de quand cela datait-il? Si c’était de l’année où j’étais retourné à Balbec, comment n’était-il pas venu une seule fois voir le lift, ne m’avait-il jamais parlé de lui? Et quant à la première année, comment eût-il pu faire attention à lui, passionnément amoureux de Rachel comme il était alors? Cette première année-là, j’avais trouvé Saint-Loup particulier, comme étaient les vrais Guermantes. Or il était encore plus spécial que je ne l’avais cru. Mais ce dont nous n’avons pas eu l’intuition directe, ce que nous avons appris seulement par d’autres, nous n’avons plus aucun moyen, l’heure est passée de le faire savoir à notre âme; ses communications avec le réel sont fermées; aussi ne pouvons-nous jouir de la découverte, il est trop tard. Du reste, de toutes façons, pour que j’en pusse jouir spirituellement, celle-là me faisait trop de peine. Sans doute, depuis ce que m’avait dit M. de Charlus chez Mme Verdurin à Paris, je ne doutais plus que le cas de Robert ne fût celui d’une foule d’honnêtes gens, et même pris parmi les plus intelligents et les meilleurs. L’apprendre de n’importe qui m’eût été indifférent, de n’importe qui excepté de Robert. Le doute que me laissaient les paroles d’Aimé ternissait toute notre amitié de Balbec et de Doncières, et bien que je ne crusse pas à l’amitié, ni en avoir jamais véritablement éprouvé pour Robert, en repensant à ces histoires du lift et du restaurant où j’avais déjeuné avec Saint-Loup et Rachel j’étais obligé de faire un effort pour ne pas pleurer.
SCENARIO ALBERTINE
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