1410 - Nouvel aspect de Robert de Saint-Loup - Oh! c’est inouï, me dit ma mère
Nouvel aspect de Robert de Saint-Loup
« Oh! c’est inouï, me dit ma mère. Écoute, on ne s’étonne plus de rien à mon âge, mais je t’assure qu’il n’y a rien de plus inattendu que la nouvelle que m’annonce cette lettre. – Écoute bien, répondis-je, je ne sais pas ce que c’est, mais, si étonnant que cela puisse être, cela ne peut pas l’être autant que ce que m’apprend celle-ci. C’est un mariage. C’est Robert de Saint-Loup qui épouse Gilberte Swann. – Ah! me dit ma mère, alors c’est sans doute ce que m’annonce l’autre lettre, celle que je n’ai pas encore ouverte, car j’ai reconnu l’écriture de ton ami. » Et ma mère me sourit avec cette légère émotion dont, depuis qu’elle avait perdu sa mère, se revêtait pour elle tout événement, si mince qu’il fût, qui intéressait des créatures humaines capables de douleur, de souvenir, et ayant, elles aussi, leurs morts. Ainsi ma mère me sourit et me parla d’une voix douce, comme si elle eût craint, en traitant légèrement ce mariage, de méconnaître ce qu’il pouvait éveiller d’impressions mélancoliques chez la fille et la veuve de Swann, chez la mère de Robert prête à se séparer de son fils, et auxquelles ma mère par bonté, par sympathie à cause de leur bonté pour moi, prêtait sa propre émotivité filiale, conjugale, et maternelle. « Avais-je raison de te dire que tu ne trouverais rien de plus étonnant? lui dis-je. – Hé bien si! répondit-elle d’une voix douce, c’est moi qui détiens la nouvelle la plus extraordinaire, je ne te dirai pas la plus grande, la plus petite, car cette situation de Sévigné faite par tous les gens qui ne savent que cela d’elle écœurait ta grand’mère autant que « la jolie chose que c’est de fumer ». Nous ne daignons pas ramasser ce Sévigné de tout le monde. Cette lettre-ci m’annonce le mariage du petit Cambremer. – Tiens! dis-je avec indifférence, avec qui? Mais en tous cas la personnalité du fiancé ôte déjà à ce mariage tout caractère sensationnel. – À moins que celle de la fiancée ne le lui donne. – Et qui est cette fiancée? – Ah! si je te dis tout de suite il n’y a pas de mérite, voyons, cherche un peu », me dit ma mère qui, voyant qu’on n’était pas encore à Turin, voulait me laisser un peu de pain sur la planche et une poire pour la soif. « Mais comment veux-tu que je sache? Est-ce avec quelqu’un de brillant? Si Legrandin et sa sœur sont contents, nous pouvons être sûrs que c’est un mariage brillant. – Legrandin, je ne sais pas, mais la personne qui m’annonce le mariage dit que Mme de Cambremer est ravie. Je ne sais pas si tu appelleras cela un mariage brillant. Moi, cela me fait l’effet d’un mariage du temps où les rois épousaient les bergères, et encore la bergère est-elle moins qu’une bergère, mais d’ailleurs charmante. Cela eût stupéfié ta grand’mère et ne lui eût pas déplu. – Mais enfin qui est-ce cette fiancée? – C’est Mlle d’Oloron. – Cela m’a l’air immense et pas bergère du tout, mais je ne vois pas qui cela peut être. C’est un titre qui était dans la famille des Guermantes. – Justement, et M. de Charlus l’a donné, en l’adoptant, à la nièce de Jupien. C’est elle qui épouse le petit Cambremer. – La nièce de Jupien! Ce n’est pas possible! – C’est la récompense de la vertu. C’est un mariage à la fin d’un roman de Mme Sand », dit ma mère. « C’est le prix du vice, c’est un mariage à la fin d’un roman de Balzac », pensai-je. « Après tout, dis-je à ma mère, en y réfléchissant, c’est assez naturel. Voilà les Cambremer ancrés dans ce clan des Guermantes où ils n’espéraient pas pouvoir jamais planter leur tente; de plus, la petite, adoptée par M. de Charlus, aura beaucoup d’argent, ce qui était indispensable depuis que les Cambremer ont perdu le leur; et, en somme, elle est la fille adoptive et, selon les Cambremer, probablement la fille véritable – la fille naturelle – de quelqu’un qu’ils considèrent comme un prince du sang. Un bâtard de maison presque royale, cela a toujours été considéré comme une alliance flatteuse par la noblesse française et étrangère. Sans remonter même si loin, tout près de nous, pas plus tard qu’il y a six mois, tu te rappelles le mariage de l’ami de Robert avec cette jeune fille dont la seule raison d’être sociale était qu’on la supposait, à tort ou à raison, fille naturelle d’un prince souverain. » Ma mère, tout en maintenant le côté castes de Combray, qui eût fait que ma grand’mère eût dû être scandalisée de ce mariage, voulant avant tout montrer la valeur du jugement de sa mère, ajouta: « D’ailleurs, la petite est parfaite, et ta chère grand’mère n’aurait pas eu besoin de son immense bonté, de son indulgence infinie pour ne pas être sévère au choix du jeune Cambremer. Te souviens-tu combien elle avait trouvé cette petite distinguée, il y a bien longtemps, un jour qu’elle était entrée se faire recoudre sa jupe? Ce n’était qu’une enfant alors. Et maintenant, bien que très montée en graine et vieille fille, elle est une autre femme, mille fois plus parfaite. Mais ta grand’mère d’un coup d’œil avait discerné tout cela. Elle avait trouvé la petite nièce d’un giletier plus « noble » que le duc de Guermantes. » Mais plus encore que louer grand’mère, il fallait à ma mère trouver « mieux » pour elle qu’elle ne fût plus là. C’était la suprême finalité de sa tendresse et comme si cela lui épargnait un dernier chagrin. « Et pourtant, crois-tu tout de même, me dit ma mère, si le père Swann – que tu n’as pas connu, il est vrai – avait pu penser qu’il aurait un jour un arrière-petit-fils ou une arrière-petite-fille où couleraient confondus le sang de la mère Moser qui disait: « Ponchour Mezieurs » et le sang du duc de Guise! – Mais remarque, maman, que c’est beaucoup plus étonnant que tu ne dis. Car les Swann étaient des gens très bien et, avec la situation qu’avait leur fils, sa fille, s’il avait fait un bon mariage, aurait pu en faire un très beau. Mais tout était retombé à pied d’œuvre puisqu’il avait épousé une cocotte. – Oh! une cocotte, tu sais, on était peut-être méchant, je n’ai jamais tout cru. – Si, une cocotte, je te ferai même des révélations sensationnelles un autre jour. » Perdue dans sa rêverie, ma mère disait: « La fille d’une femme que ton père n’aurait jamais permis que je salue épousant le neveu de Mme de Villeparisis que ton père ne me permettait pas, au commencement, d’aller voir parce qu’il la trouvait d’un monde trop brillant pour moi! » Puis: « Le fils de Mme de Cambremer, pour qui Legrandin craignait tant d’avoir à nous donner une recommandation parce qu’il ne nous trouvait pas assez chic, épousant la nièce d’un homme qui n’aurait jamais osé monter chez nous que par l’escalier de service!... Tout de même, ta pauvre grand’mère avait raison – tu te rappelles – quand elle disait que la grande aristocratie faisait des choses qui choqueraient de petits bourgeois, et que la reine Marie-Amélie lui était gâtée par les avances qu’elle avait faites à la maîtresse du prince de Condé pour qu’elle le fît tester en faveur du duc d’Aumale. Tu te souviens, elle était choquée que, depuis des siècles, des filles de la maison de Gramont, qui furent de véritables saintes, aient porté le nom de Corisande en mémoire de la liaison d’une aïeule avec Henri IV. Ce sont des choses qui se font peut-être aussi dans la bourgeoisie, mais on les cache davantage. Crois-tu que cela l’eût amusée, ta pauvre grand’mère! » disait maman avec tristesse – car les joies dont nous souffrions que ma grand’mère fût écartée, c’étaient les joies les plus simples de la vie, une nouvelle, une pièce, moins que cela une « imitation », qui l’eussent amusée. – « Crois-tu qu’elle eût été étonnée! Je suis sûre pourtant que cela eût choqué ta grand’mère, ces mariages, que cela lui eût été pénible, je crois qu’il vaut mieux qu’elle ne les ait pas sus », reprit ma mère, car en présence de tout événement elle aimait à penser que ma grand’mère en eût reçu une impression toute particulière qui eût tenu à la merveilleuse singularité de sa nature et qui avait une importance extraordinaire. Devant tout événement triste qu’on n’eût pu prévoir autrefois, la disgrâce ou la ruine d’un de nos vieux amis, quelque calamité publique, une épidémie, une guerre, une révolution, ma mère se disait que peut-être valait-il mieux que grand’mère n’eût rien vu de tout cela, que cela lui eût fait trop de peine, que peut-être elle n’eût pu le supporter. Et quand il s’agissait d’une chose choquante comme celle-ci, ma mère, par le mouvement du cœur inverse de celui des méchants, qui se plaisent à supposer que ceux qu’ils n’aiment pas ont plus souffert qu’on ne croit, ne voulait pas dans sa tendresse pour ma grand’mère admettre que rien de triste, de diminuant eût pu lui arriver. Elle se figurait toujours ma grand’mère comme au-dessus des atteintes même de tout mal qui n’eût pas dû se produire, et se disait que la mort de ma grand’mère avait peut-être été, en somme, un bien en épargnant le spectacle trop laid du temps présent à cette nature si noble qui n’aurait pas su s’y résigner. Car l’optimisme est la philosophie du passé. Les événements qui ont eu lieu étant, entre tous ceux qui étaient possibles, les seuls que nous connaissions, le mal qu’ils ont causé nous semble inévitable, et le peu de bien qu’ils n’ont pas pu ne pas amener avec eux, c’est à eux que nous en faisons honneur, et nous nous imaginons que sans eux il ne se fût pas produit. Mais elle cherchait en même temps à mieux deviner ce que ma grand’mère eût éprouvé en apprenant ces nouvelles et à croire en même temps que c’était impossible à deviner pour nos esprits moins élevés que le sien. « Crois-tu! me dit d’abord ma mère, combien ta pauvre grand’mère eût été étonnée! » Et je sentais que ma mère souffrait de ne pas pouvoir le lui apprendre, regrettait que ma grand’mère ne pût le savoir, et trouvait quelque chose d’injuste à ce que la vie amenât au jour des faits que ma grand’mère n’aurait pu croire, rendant ainsi rétrospectivement la connaissance, que celle-ci avait emportée des êtres et de la société, fausse et incomplète, le mariage de la petite Jupien avec le neveu de Legrandin ayant été de nature à modifier les notions générales de ma grand’mère, autant que la nouvelle – si ma mère avait pu la lui faire parvenir – qu’on était arrivé à résoudre le problème, cru par ma grand’mère insoluble, de la navigation aérienne et de la télégraphie sans fil.
