Une page de Proust au hasard:
1405 - J’aurais été incapable de ressusciter Albertine
J’aurais été incapable de ressusciter Albertine parce que je l’étais de me ressusciter moi-même, de ressusciter mon moi d’alors. La vie, selon son habitude qui est, par des travaux incessants d’infiniment petits, de changer la face du monde, ne m’avait pas dit au lendemain de la mort d’Albertine: « Sois un autre », mais, par des changements trop imperceptibles pour me permettre de me rendre compte du fait même du changement, avait presque tout renouvelé en moi, de sorte que ma pensée était déjà habituée à son nouveau maître – mon nouveau moi – quand elle s’aperçut qu’il était changé; c’était à celui-ci qu’elle tenait. Ma tendresse pour Albertine, ma jalousie tenaient, on l’a vu, à l’irradiation par association d’idées de certaines impressions douces ou douloureuses, au souvenir de Mlle Vinteuil à Montjouvain, aux doux baisers du soir qu’Albertine me donnait dans le cou. Mais au fur et à mesure que ces impressions s’étaient affaiblies, l’immense champ d’impressions qu’elles coloraient d’une teinte angoissante ou douce avait repris des tons neutres. Une fois que l’oubli se fut emparé de quelques points dominants de souffrance et de plaisir, la résistance de mon amour était vaincue, je n’aimais plus Albertine. J’essayais de me la rappeler. J’avais eu un juste pressentiment quand, deux jours après le départ d’Albertine, j’avais été épouvanté d’avoir pu vivre quarante-huit heures sans elle. Il en avait été de même quand j’avais écrit autrefois à Gilberte en me disant: si cela continue deux ans, je ne l’aimerai plus. Et si, quand Swann m’avait demandé de revoir Gilberte, cela m’avait paru l’incommodité d’accueillir une morte, pour Albertine la mort – ou ce que j’avais cru la mort – avait fait la même œuvre que pour Gilberte la rupture prolongée. La mort n’agit que comme l’absence. Le monstre à l’apparition duquel mon amour avait frissonné, l’oubli, avait bien, comme je l’avais cru, fini par le dévorer. Non seulement cette nouvelle qu’elle était vivante ne réveilla pas mon amour, non seulement elle me permit de constater combien était déjà avancé mon retour vers l’indifférence, mais elle lui fit instantanément subir une accélération si brusque que je me demandai rétrospectivement si jadis la nouvelle contraire, celle de la mort d’Albertine, n’avait pas inversement, en parachevant l’œuvre de son départ, exalté mon amour et retardé son déclin. Et maintenant que la savoir vivante et pouvoir être réuni à elle me la rendait tout d’un coup si peu précieuse, je me demandais si les insinuations de Françoise, la rupture elle-même, et jusqu’à la mort (imaginaire mais crue réelle) n’avaient pas prolongé mon amour, tant les efforts des tiers, et même du destin, nous séparant d’une femme, ne font que nous attacher à elle. Maintenant c’était le contraire qui se produisait. D’ailleurs, j’essayai de me la rappeler, et peut-être parce que je n’avais plus qu’un signe à faire pour l’avoir à moi, le souvenir qui me vint fut celui d’une fille fort grosse, hommasse, dans le visage fané de laquelle saillait déjà, comme une graine, le profil de Mme Bontemps. Ce qu’elle avait pu faire avec Andrée ou d’autres ne m’intéressait plus. Je ne souffrais plus du mal que j’avais cru si longtemps inguérissable, et, au fond, j’aurais pu le prévoir. Certes, le regret d’une maîtresse, la jalousie survivante sont des maladies physiques au même titre que la tuberculose ou la leucémie. Pourtant, entre les maux physiques il y a lieu de distinguer ceux qui sont causés par un agent purement physique et ceux qui n’agissent sur le corps que par l’intermédiaire de l’intelligence. Si la partie de l’intelligence qui sert de lien de transmission est la mémoire – c’est-à-dire si la cause est anéantie ou éloignée – si cruelle que soit la souffrance, si profond que paraisse le trouble apporté dans l’organisme, il est bien rare, la pensée ayant un pouvoir de renouvellement ou plutôt une impuissance de conservation que n’ont pas les tissus, que le pronostic ne soit pas favorable. Au bout du même temps où un malade atteint de cancer sera mort, il est bien rare qu’un veuf, un père inconsolables ne soient pas guéris. Je l’étais. Est-ce pour cette fille que je revoyais en ce moment si bouffie et qui avait certainement vieilli comme avaient vieilli les filles qu’elle avait aimées, est-ce pour elle qu’il fallait renoncer à l’éclatante fille qui était mon souvenir d’hier, mon espoir de demain (à qui je ne pourrais rien donner, non plus qu’à aucune autre, si j’épousais Albertine), renoncer à cette Albertine nouvelle, non point « telle que l’ont vue les enfers » mais fidèle, et « même un peu farouche »? C’était elle qui était maintenant ce qu’Albertine avait été autrefois: mon amour pour Albertine n’avait été qu’une forme passagère de ma dévotion à la jeunesse. Nous croyons aimer une jeune fille, et nous n’aimons hélas! en elle que cette aurore dont son visage reflète momentanément la rougeur. La nuit passa. Au matin je rendis la dépêche au portier de l’hôtel en disant qu’on me l’avait remise par erreur et qu’elle n’était pas pour moi. Il me dit que maintenant qu’elle avait été ouverte il aurait des difficultés, qu’il valait mieux que je la gardasse; je la remis dans ma poche, mais je promis de faire comme si je ne l’avais jamais reçue. J’avais définitivement cessé d’aimer Albertine. De sorte que cet amour, après s’être tellement écarté de ce que j’avais prévu d’après mon amour pour Gilberte, après m’avoir fait faire un détour si long et si douloureux, finissait lui aussi, après y avoir fait exception, par rentrer, tout comme mon amour pour Gilberte, dans la toi générale de l’oubli.
SCENARIO ALBERTINE
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