1401 - Alors M. de Villeparisis

« Alors M. de Villeparisis ne va pas tarder à descendre. Depuis un mois qu’ils sont ici ils n’ont mangé qu’une fois l’un sans l’autre », dit le garçon.

Je me demandais quel était celui de ses parents avec lequel elle voyageait et qu’on appelait M. de Villeparisis, quand je vis, au bout de quelques instants, s’avancer vers la table et s’asseoir à côté d’elle son vieil amant, M. de Norpois.

Son grand âge avait affaibli la sonorité de sa voix, mais donné en revanche à son langage, jadis si plein de réserve, une véritable intempérance. Peut-être fallait-il en chercher la cause dans des ambitions qu’il sentait ne plus avoir grand temps pour réaliser et qui le remplissaient d’autant plus de véhémence et de fougue; peut-être dans le fait que, laissé à l’écart d’une politique où il brûlait de rentrer, il croyait, dans la naïveté de son désir, faire mettre à la retraite, par les sanglantes critiques qu’il dirigeait contre eux, ceux qu’il se faisait fort de remplacer. Ainsi voit-on des politiciens assurés que le cabinet dont ils ne font pas partie n’en a pas pour trois jours. Il serait, d’ailleurs, exagéré de croire que M. de Norpois avait perdu entièrement les traditions du langage diplomatique. Dès qu’il était question de « grandes affaires » il se retrouvait, on va le voir, l’homme que nous avons connu, mais le reste du temps il s’épanchait sur l’un et sur l’autre avec cette violence sénile de certains octogénaires qui les jette sur des femmes à qui ils ne peuvent plus faire grand mal.

Mme de Villeparisis garda, pendant quelques minutes, le silence d’une vieille femme à qui la fatigue de la vieillesse a rendu difficile de remonter du ressouvenir du passé au présent. Puis, dans ces questions toutes pratiques où s’empreint le prolongement d’un mutuel amour:

– Êtes-vous passé chez Salviati?

– Oui.

– Enverront-ils demain?

– J’ai rapporté moi-même la coupe. Je vous la montrerai après le dîner. Voyons le menu.

– Avez-vous donné l’ordre de bourse pour mes Suez?

– Non, l’attention de la Bourse est retenue en ce moment par les valeurs de pétrole. Mais il n’y a pas lieu de se presser étant donné les excellentes dispositions du marché. Voilà le menu. Il y a comme entrée des rougets. Voulez-vous que nous en prenions?

– Moi, oui, mais vous, cela vous est défendu. Demandez à la place du risotto. Mais ils ne savent pas le faire.

– Cela ne fait rien. Garçon, apportez-nous d’abord des rougets pour Madame et un risotto pour moi.

Un nouveau et long silence.

« Tenez, je vous apporte des journaux, le Corriere della Sera, la Gazzetta del Popolo, etc. Est-ce que vous savez qu’il est fortement question d’un mouvement diplomatique dont le premier bouc émissaire serait Paléologue, notoirement insuffisant en Serbie? Il serait peut-être remplacé par Lozé et il y aurait à pourvoir au poste de Constantinople. Mais, s’empressa d’ajouter avec âcreté M. de Norpois, pour une ambassade d’une telle envergure et où il est de toute évidence que la Grande-Bretagne devra toujours, quoi qu’il arrive, avoir la première place à la table des délibérations, il serait prudent de s’adresser à des hommes d’expérience mieux outillés pour résister aux embûches des ennemis de notre alliée britannique que des diplomates de la jeune école qui donneraient tête baissée dans le panneau. » La volubilité irritée avec laquelle M. de Norpois prononça ces dernières paroles venait surtout de ce que les journaux, au lieu de prononcer son nom comme il leur avait recommandé de le faire, donnaient comme « grand favori » un jeune ministre des Affaires étrangères. « Dieu sait si les hommes d’âge sont éloignés de se mettre, à la suite de je ne sais quelles manœuvres tortueuses, aux lieu et place de plus ou moins incapables recrues! J’en ai beaucoup connu de tous ces prétendus diplomates de la méthode empirique, qui mettaient tout leur espoir dans un ballon d’essai que je ne tardais pas à dégonfler. Il est hors de doute, si le gouvernement a le manque de sagesse de remettre les rênes de l’État en des mains turbulentes, qu’à l’appel du devoir un conscrit répondra toujours: présent. Mais qui sait (et M. de Norpois avait l’air de très bien savoir de qui il parlait) s’il n’en serait pas de même le jour où l’on irait chercher quelque vétéran plein de savoir et d’adresse? À mon sens, chacun peut avoir sa manière de voir, le poste de Constantinople ne devrait être accepté qu’après un règlement de nos difficultés pendantes avec l’Allemagne. Nous ne devons rien à personne, et il est inadmissible que tous les six mois on vienne nous réclamer, par des manœuvres dolosives et à notre corps défendant, je ne sais quel quitus, toujours mis en avant par une presse de sportulaires. Il faut que cela finisse, et naturellement un homme de haute valeur et qui a fait ses preuves, un homme qui aurait, si je puis dire, l’oreille de l’empereur, jouirait de plus d’autorité que quiconque pour mettre le point final au conflit. »

Un monsieur qui finissait de dîner salua M. de Norpois.

– Ah! mais c’est le prince Foggi, dit le marquis.

– Ah! je ne sais pas au juste qui vous voulez dire, soupira Mme de Villeparisis.

– Mais parfaitement si. C’est le prince Odon. C’est le propre beau-frère de votre cousine Doudeauville. Vous vous rappelez bien que j’ai chassé avec lui à Bonnétable?

– Ah! Odon, c’est celui qui faisait de la peinture?

– Mais pas du tout, c’est celui qui a épousé la sœur du grand-duc N...

M. de Norpois disait tout cela sur le ton assez désagréable d’un professeur mécontent de son élève et, de ses yeux bleus, regardait fixement Mme de Villeparisis.

Quand le prince eut fini son café et quitta sa table, M. de Norpois se leva, marcha avec empressement vers lui et, d’un geste majestueux, il s’écarta, et, s’effaçant lui-même, le présenta à Mme de Villeparisis. Et pendant les quelques minutes que le prince demeura debout auprès d’eux, M. de Norpois ne cessa un instant de surveiller Mme de Villeparisis de sa pupille bleue, par complaisance ou sévérité de vieil amant, et surtout dans la crainte qu’elle ne se livrât à un des écarts de langage qu’il avait goûtés, mais qu’il redoutait. Dès qu’elle disait au prince quelque chose d’inexact il rectifiait le propos et fixait les yeux de la marquise accablée et docile, avec l’intensité continue d’un magnétiseur.

Un garçon vint me dire que ma mère m’attendait, je la rejoignis et m’excusai auprès de Mme Sazerat en disant que cela m’avait amusé de voir Mme de Villeparisis. À ce nom, Mme Sazerat pâlit et sembla près de s’évanouir. Cherchant à se dominer:

– Mme de Villeparisis, Mlle de Bouillon? me dit-elle.

– Oui.

– Est-ce que je ne pourrais pas l’apercevoir une seconde? C’est le rêve de ma vie.

– Alors ne perdez pas trop de temps, Madame, car elle ne tardera pas à avoir fini de dîner. Mais comment peut-elle tant vous intéresser?

– Mais Mme de Villeparisis, c’était en premières noces la duchesse d’Havré, belle comme un ange, méchante comme un démon, qui a rendu fou mon père, l’a ruiné et abandonné aussitôt après. Eh bien! elle a beau avoir agi avec lui comme la dernière des filles, avoir été cause que j’ai dû, moi et les miens, vivre petitement à Combray, maintenant que mon père est mort, ma consolation c’est qu’il ait aimé la plus belle femme de son époque, et comme je ne l’ai jamais vue, malgré tout ce sera une douceur...

Je menai Mme Sazerat, tremblante d’émotion, jusqu’au restaurant et je lui montrai Mme de Villeparisis.

Mais comme les aveugles qui dirigent leurs yeux ailleurs qu’où il faut, Mme Sazerat n’arrêta pas ses regards à la table où dînait Mme de Villeparisis, et, cherchant un autre point de la salle:

– Mais elle doit être partie, je ne la vois pas où vous me dites.

Et elle cherchait toujours, poursuivant la vision détestée, adorée, qui habitait son imagination depuis si longtemps.

– Mais si, à la seconde table.

– C’est que nous ne comptons pas à partir du même point. Moi, comme je compte, la seconde table, c’est une table où il y a seulement, à côté d’un vieux monsieur, une petite bossue, rougeaude, affreuse.

– C’est elle!

Cependant, Mme de Villeparisis ayant demandé à M. de Norpois de faire asseoir le prince Foggi, une aimable conversation suivit entre eux trois, on parla politique, le prince déclara qu’il était indifférent au sort du cabinet, et qu’il resterait encore une bonne semaine à Venise. Il espérait que d’ici là toute crise ministérielle serait évitée. Le prince Foggi crut au premier instant que ces questions de politique n’intéressaient pas M. de Norpois, car celui-ci, qui jusque-là s’était exprimé avec tant de véhémence, s’était mis soudain à garder un silence presque angélique qui semblait ne pouvoir s’épanouir, si la voix revenait, qu’en un chant innocent et mélodieux de Mendelssohn ou de César Franck. Le prince pensait aussi que ce silence était dû à la réserve d’un Français qui, devant un Italien, ne veut pas parler des affaires de l’Italie. Or l’erreur du prince était complète. Le silence, l’air d’indifférence étaient restés chez M. de Norpois non la marque de la réserve mais le prélude coutumier d’une immixtion dans des affaires importantes. Le marquis n’ambitionnait rien moins, comme nous l’avons vu, que Constantinople, avec un règlement préalable des affaires allemandes, pour lequel il comptait forcer la main au cabinet de Rome. Le marquis jugeait, en effet, que de sa part un acte d’une portée internationale pouvait être le digne couronnement de sa carrière, peut-être même le commencement de nouveaux honneurs, de fonctions difficiles auxquelles il n’avait pas renoncé. Car la vieillesse nous rend d’abord incapables d’entreprendre mais non de désirer. Ce n’est que dans une troisième période que ceux qui vivent très vieux ont renoncé au désir, comme ils ont dû abandonner l’action. Ils ne se présentent même plus à des élections futiles où ils tentèrent si souvent de réussir, comme celle de président de la République. Ils se contentent de sortir, de manger, de lire les journaux, ils se survivent à eux-mêmes.