1396 - Quand Andrée fut partie, l’heure du dîner était arrivée
Quand Andrée fut partie, l’heure du dîner était arrivée. « Tu ne devineras jamais qui m’a fait une visite d’au moins trois heures, me dit ma mère. Je compte trois heures, c’est peut-être plus, elle était arrivée presque en même temps que la première personne, qui était Mme Cottard, a vu successivement, sans bouger, entrer et sortir mes différentes visites – et j’en ai eu plus de trente – et ne m’a quittée qu’il y a un quart d’heure. Si tu n’avais pas eu ton amie Andrée, je t’aurais fait appeler. – Mais enfin qui était-ce? – Une personne qui ne fait jamais de visites. – La princesse de Parme? – Décidément, j’ai un fils plus intelligent que je ne croyais. Ce n’est pas un plaisir de te faire chercher un nom, car tu trouves tout de suite. – Elle ne s’est pas excusée de sa froideur d’hier? – Non, ça aurait été stupide, sa visite était justement cette excuse. Ta pauvre grand’mère aurait trouvé cela très bien. Il paraît qu’elle avait fait demander vers deux heures par un valet de pied si j’avais un jour. On lui a répondu que c’était justement aujourd’hui, et elle est montée. » Ma première idée, que je n’osai pas dire à maman, fut que la princesse de Parme, entourée la veille de personnes brillantes avec qui elle était très liée et avec qui elle aimait à causer, avait ressenti de voir entrer ma mère un dépit qu’elle n’avait pas cherché à dissimuler. Et c’était tout à fait dans le genre des grandes dames allemandes, qu’avaient, du reste, beaucoup adopté les Guermantes, cette morgue qu’on croyait réparer par une scrupuleuse amabilité. Mais ma mère crut, et j’ai cru ensuite comme elle, que tout simplement la princesse de Parme, ne l’avait pas reconnue, n’avait pas cru devoir s’occuper d’elle, qu’elle avait appris après le départ de ma mère qui elle était, soit par la duchesse de Guermantes que ma mère avait rencontrée en bas, soit par la liste des visiteuses auxquelles les huissiers avant qu’elles entrassent demandaient leur nom pour l’inscrire sur un registre. Elle avait trouvé peu aimable de faire dire ou de dire à ma mère: « Je ne vous ai pas reconnue », mais, ce qui n’était pas moins conforme à la politesse des cours allemandes et aux façons Guermantes que ma première version, avait pensé qu’une visite, chose exceptionnelle de la part de l’Altesse, et surtout une visite de plusieurs heures, fournirait à ma mère, sous une forme indirecte et tout aussi persuasive, cette explication, ce qui arriva en effet. Mais je ne m’attardai pas à demander à ma mère un récit de la visite de la princesse, car je venais de me rappeler plusieurs faits relatifs à Albertine sur lesquels je voulais et j’avais oublié d’interroger Andrée. Combien peu, d’ailleurs, je savais, je saurais jamais de cette histoire d’Albertine, la seule histoire qui m’eût particulièrement intéressé, du moins qui recommençait à m’intéresser à certains moments. Car l’homme est cet être sans âge fixe, cet être qui a la faculté de redevenir en quelques secondes de beaucoup d’années plus jeune, et qui entouré des parois du temps où il a vécu, y flotte, mais comme dans un bassin dont le niveau changerait constamment et le mettrait à portée tantôt d’une époque, tantôt d’une autre. J’écrivis à Andrée de revenir. Elle ne le put qu’une semaine plus tard. Presque dès le début de sa visite, je lui dis: « En somme, puisque vous prétendez qu’Albertine ne faisait plus ce genre de choses quand elle vivait ici, d’après vous, c’est pour les faire plus librement qu’elle m’a quitté, mais pour quelle amie? – Sûrement pas, ce n’est pas du tout pour cela. – Alors parce que j’étais trop désagréable? – Non, je ne crois pas. Je crois qu’elle a été forcée de vous quitter par sa tante qui avait des vues pour elle sur cette canaille, vous savez, ce jeune homme que vous appeliez « je suis dans les choux », ce jeune homme qui aimait Albertine et l’avait demandée. Voyant que vous ne l’épousiez pas, ils ont eu peur que la prolongation choquante de son séjour chez vous n’empêchât ce jeune homme de l’épouser. Mme Bontemps, sur qui le jeune homme ne cessait de faire agir, a rappelé Albertine. Albertine, au fond, avait besoin de son oncle et de sa tante et quand elle a su qu’on lui mettait le marché en mains, elle vous a quitté. » Je n’avais jamais dans ma jalousie pensé à cette explication, mais seulement aux désirs d’Albertine pour les femmes et à ma surveillance, j’avais oublié qu’il y avait aussi Mme Bontemps qui pouvait trouver étrange un peu plus tard ce qui avait choqué ma mère dés le début. Du moins Mme Bontemps craignait que cela ne choquât ce fiancé possible qu’elle lui gardait comme une poire pour la soif, si je ne l’épousais pas. Ce mariage était-il vraiment la raison du départ d’Albertine, et par amour-propre, pour ne pas avoir l’air de dépendre de sa tante, ou de me forcer à l’épouser, n’avait-elle pas voulu le dire? Je commençais à me rendre compte que le système des causes nombreuses d’une seule action, dont Albertine était adepte dans ses rapports avec ses amies quand elle laissait croire à chacune que c’était pour elle qu’elle était venue, n’était qu’une sorte de symbole artificiel, voulu, des différents aspects que prend une action selon le point de vue où on se place. L’étonnement et l’espèce de honte que je ressentais de ne pas m’être une seule fois dit qu’Albertine était chez moi dans une position fausse qui pouvait ennuyer sa tante, cet étonnement, ce n’était pas la première fois, ce ne fut pas la dernière fois, que je l’éprouvai. Que de fois il m’est arrivé, après avoir cherché à comprendre les rapports de deux êtres et les crises qu’ils amènent, d’entendre tout d’un coup un troisième m’en parler à son point de vue à lui, car il a des rapports plus grands encore avec l’un des deux, point de vue qui a peut-être été la cause de la crise. Et si les actes restent ainsi incertains, comment les personnes elles-mêmes ne le seraient-elles pas? À entendre les gens qui prétendaient qu’Albertine était une roublarde qui avait cherché à se faire épouser par tel ou tel, il n’est pas difficile de supposer comment ils eussent défini sa vie chez moi. Et pourtant, à mon avis elle avait été une victime, une victime peut-être pas tout à fait pure, mais dans ce cas coupable pour d’autres raisons, à cause de vices dont on ne parlait point. Mais il faut surtout se dire ceci: d’une part, le mensonge est souvent un trait de caractère; d’autre part, chez des femmes qui ne seraient pas sans cela menteuses, il est une défense naturelle, improvisée, puis de mieux en mieux organisée, contre ce danger subit et qui serait capable de détruire toute vie: l’amour. D’autre part, ce n’est pas l’effet du hasard si les êtres intellectuels et sensibles se donnent toujours à des femmes insensibles et inférieures, et tiennent cependant à elles au point que la preuve qu’ils ne sont pas aimés ne les guérit nullement de tout sacrifier à conserver près d’eux une telle femme. Si je dis que de tels hommes ont besoin de souffrir, je dis une chose exacte, en supprimant les vérités préliminaires qui font de ce besoin – involontaire en un sens – de souffrir une conséquence parfaitement compréhensible de ces vérités. Sans compter que, les natures complètes étant rares, un être très sensible et très intellectuel aura généralement peu de volonté, sera le jouet de l’habitude et de cette peur de souffrir dans la minute qui vient, qui voue aux souffrances perpétuelles – et que dans ces conditions il ne voudra jamais répudier la femme qui ne l’aime pas. On s’étonnera qu’il se contente de si peu d’amour, mais il faudra plutôt se représenter la douleur que peut lui causer l’amour qu’il ressent. Douleur qu’il ne faut pas trop plaindre, car il en est de ces terribles commotions que nous donnent l’amour malheureux, le départ, la mort d’une amante, comme de ces attaques de paralysie qui nous foudroient d’abord, mais après lesquelles les muscles tendent peu à peu à reprendre leur élasticité, leur énergie vitales. De plus cette douleur n’est pas sans compensation. Ces êtres intellectuels et sensibles sont généralement peu enclins au mensonge. Celui-ci les prend d’autant plus au dépourvu que, même très intelligents, ils vivent dans le monde des possibles, réagissent peu, vivent dans la douleur qu’une femme vient de leur infliger plutôt que dans la claire perception de ce qu’elle voulait, de ce qu’elle faisait, de celui qu’elle aimait, perception donnée surtout aux natures volontaires et qui ont besoin de cela pour parer à l’avenir au lieu de pleurer le passé. Donc ces êtres se sentent trompés sans trop savoir comment. Par là la femme médiocre, qu’on s’étonnait de les voir aimer, leur enrichit bien plus l’univers que n’eût fait une femme intelligente. Derrière chacune de ses paroles, ils sentent un mensonge; derrière chaque maison où elle dit être allée, une autre maison; derrière chaque action, chaque être une autre action, un autre être. Sans doute ils ne savent pas lesquels, n’ont pas l’énergie, n’auraient peut-être pas la possibilité d’arriver à le savoir. Une femme menteuse, avec un truc extrêmement simple, peut leurrer, sans se donner la peine de le changer, des quantités de personnes et, qui plus est, la même, qui aurait dû le découvrir. Tout cela crée, en face de l’intellectuel sensible, un univers tout en profondeurs que sa jalousie voudrait sonder et qui n’est pas sans intéresser son intelligence.
PROUST
MARCEL PROUST - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - DU COTE DE CHEZ SWANN (COMBRAY - UN AMOUR DE SWANN - NOMS DE PAYS : LE NOM) - A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (AUTOUR DE Mme SWANN - NOMS DE PAYS : LE PAYS) - LE COTE DE GUERMANTES - SODOME ET GOMORRHE - LA PRISONNIERE - ALBERTINE DISPARUE - LE TEMPS RETROUVE
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