1392 - Une autre personne chez qui l’œuvre de l’oubli en ce qui concernait Albertine

Une autre personne chez qui l’œuvre de l’oubli en ce qui concernait Albertine se fit probablement plus rapide à cette époque, et me permit par contre-coup de me rendre compte un peu plus tard d’un nouveau progrès que cette œuvre avait fait chez moi (et c’est là mon souvenir d’une seconde étape avant l’oubli définitif), ce fut Andrée. Je ne puis guère, en effet, ne pas donner l’oubli d’Albertine comme cause sinon unique, sinon même principale, au moins comme cause conditionnante et nécessaire, d’une conversation qu’Andrée eut avec moi à peu près six mois après celle que j’ai rapportée et où ses paroles furent si différentes de ce qu’elle m’avait dit la première fois. Je me rappelle que c’était dans ma chambre parce qu’à ce moment-là j’avais plaisir à avoir de demi-relations charnelles avec elle, à cause du côté collectif qu’avait eu au début et que reprenait maintenant mon amour pour les jeunes filles de la petite bande, longtemps indivis entre elles, et un moment uniquement associé à la personne d’Albertine pendant les derniers mois qui avaient précédé et suivi sa mort.

Nous étions dans ma chambre pour une autre raison encore qui me permet de situer très exactement cette conversation. C’est que j’étais expulsé du reste de l’appartement parce que c’était le jour de maman. Malgré que ce fût son jour, et après avoir hésité, maman était allée déjeuner chez Mme Sazerat, pensant que, comme Mme Sazerat savait toujours vous inviter avec des gens ennuyeux, elle pourrait, sans manquer aucun plaisir, rentrer tôt. Elle était, en effet, revenue à temps et sans regrets, Mme Sazerat n’ayant eu chez elle que des gens assommants que glaçait déjà la voix particulière qu’elle prenait quand elle avait du monde, ce que maman appelait sa voix du mercredi. Ma mère, du reste, l’aimait bien, la plaignait de son infortune – suite des fredaines de son père ruiné par la duchesse de X... – infortune qui la forçait à vivre presque toute l’année à Combray, avec quelques semaines chez sa cousine à Paris et un grand « voyage d’agrément » tous les dix ans.

Je me rappelle que la veille, sur ma prière répétée depuis des mois, et parce que la princesse la réclamait toujours, maman était allée voir la princesse de Parme qui, elle, ne faisait pas de visites et chez qui on se contentait d’habitude de s’inscrire, mais qui avait insisté pour que ma mère vînt la voir, puisque le protocole empêchait qu’Elle vînt chez nous. Ma mère était revenue très mécontente: « Tu m’as fait faire un pas de clerc, me dit-elle, la princesse de Parme m’a à peine dit bonjour, elle s’est retournée vers les dames avec qui elle causait sans s’occuper de moi, et au bout de dix minutes, comme elle ne m’avait pas adressé la parole, je suis partie sans qu’elle me tendît même la main. J’étais très ennuyée; en revanche, devant la porte, en m’en allant, j’ai rencontré la duchesse de Guermantes qui a été très aimable et qui m’a beaucoup parlé de toi. Quelle singulière idée tu as eue de lui parler d’Albertine. Elle m’a raconté que tu lui avais dit que sa mort avait été un tel chagrin pour toi. Je ne retournerai jamais chez la princesse de Parme. Tu m’as fait faire une bêtise. »

Or le lendemain, jour de ma mère, comme je l’ai dit, Andrée vint me voir. Elle n’avait pas grand temps, car elle devait aller chercher Gisèle avec qui elle tenait beaucoup à dîner. « Je connais ses défauts, mais c’est tout de même ma meilleure amie et l’être pour qui j’ai le plus d’affection », me dit-elle. Et elle parut même avoir quelque effroi à l’idée que je pourrais lui demander de dîner avec elles. Elle était avide des êtres, et un tiers qui la connaissait trop bien, comme moi, en l’empêchant de se livrer, l’empêchait du coup de goûter auprès d’eux un plaisir complet.