1382 - Justement je venais de remarquer dans le salon deux dessins d’Elstir

Justement je venais de remarquer dans le salon deux dessins d’Elstir qui autrefois étaient relégués dans un cabinet d’en haut où je ne les avais vus que par hasard. Elstir était maintenant à la mode. Mme de Guermantes ne se consolait pas d’avoir donné tant de tableaux de lui à sa cousine, non parce qu’ils étaient à la mode, mais parce qu’elle les goûtait maintenant. La mode est faite en effet de l’engouement d’un ensemble de gens dont les Guermantes sont représentatifs. Mais elle ne pouvait songer à acheter d’autres tableaux de lui, car ils étaient montés depuis quelque temps à des prix follement élevés. Elle voulait au moins avoir quelque chose d’Elstir dans son salon et y avait fait descendre ces deux dessins qu’elle déclarait « préférer à sa peinture ».

Gilberte reconnut cette facture. « On dirait des Elstir, dit-elle. – Mais oui, répondit étourdiment la duchesse, c’est précisément vot... ce sont de nos amis qui nous les ont fait acheter. C’est admirable. À mon avis, c’est supérieur à sa peinture. » Moi qui n’avais pas entendu ce dialogue, j’allai regarder le dessin. « Tiens, c’est l’Elstir que... » Je vis les signes désespérés de Mme de Guermantes. « Ah! oui, l’Elstir que j’admirais en haut. Il est bien mieux que dans ce couloir. À propos d’Elstir je l’ai nommé hier dans un article du Figaro. Est-ce que vous l’avez lu? – Vous avez écrit un article dans le Figaro? s’écria M. de Guermantes avec la même violence que s’il s’était écrié: « Mais c’est ma cousine. » – Oui, hier. – Dans le Figaro, vous êtes sûr? Cela m’étonnerait bien. Car nous avons chacun notre Figaro, et s’il avait échappé à l’un de nous l’autre l’aurait vu. N’est-ce pas, Oriane, il n’y avait rien. » Le duc fit chercher le Figaro et se rendit qu’à l’évidence, comme si, jusque-là, il y eût eu plutôt chance que j’eusse fait erreur sur le journal où j’avais écrit. « Quoi? je ne comprends pas, alors vous avez fait un article dans le Figaro? » me dit la duchesse, faisant effort pour parler d’une chose qui ne l’intéressait pas. « Mais voyons, Basin, vous lirez cela plus tard. – Mais non, le duc est très bien comme cela avec sa grande barbe sur le journal, dit Gilberte. Je vais lire cela tout de suite en rentrant. – Oui, il porte la barbe maintenant que tout le monde est rasé, dit la duchesse, il ne fait jamais rien comme personne. Quand nous nous sommes mariés, il se rasait non seulement la barbe mais la moustache. Les paysans qui ne le connaissaient pas ne croyaient pas qu’il était français. Il s’appelait à ce moment le prince des Laumes. – Est-ce qu’il y a encore un prince des Laumes? » demanda Gilberte qui était intéressée par tout ce qui touchait des gens qui n’avaient pas voulu lui dire bonjour pendant si longtemps. « Mais non, répondit avec un regard mélancolique et caressant la duchesse. – Un si joli titre! Un des plus beaux titres français! » dit Gilberte, un certain ordre de banalités venant inévitablement, comme l’heure sonne, dans la bouche de certaines personnes intelligentes. « Hé bien oui, je regrette aussi. Basin voudrait que le fils de sa sœur le relevât, mais ce n’est pas la même chose, au fond ça pourrait être parce que ce n’est pas forcément le fils aîné, cela peut passer de l’aîné au cadet. Je vous disais que Basin était alors tout rasé; un jour à un pèlerinage, vous rappelez-vous, mon petit, dit-elle à son mari, à ce pèlerinage à Paray-le-Monial, mon beau-frère Charlus, qui aime assez causer avec les paysans, disait à l’un, à l’autre: « D’où es-tu, toi? » et comme il est très généreux, il leur donnait quelque chose, les emmenait boire. Car personne n’est à la fois plus simple et plus haut que Mémé. Vous le verrez ne pas vouloir saluer une duchesse qu’il ne trouve pas assez duchesse et combler un valet de chiens. Alors, je dis à Basin: « Voyons, Basin, parlez-leur un peu aussi. » Mon mari qui n’est pas toujours très inventif... – Merci, Oriane, dit le duc sans s’interrompre de la lecture de mon article où il était plongé – ... avisa un paysan et lui répéta textuellement la question de son frère: « Et toi, d’où es-tu? – Je suis des Laumes. – Tu es des Laumes? Hé bien, je suis ton prince. » Alors le paysan regarda la figure toute glabre de Basin et lui répondit: « Pas vrai. Vous, vous êtes un english. » On voyait ainsi dans ces petits récits de la duchesse ces grands titres éminents, comme celui de prince des Laumes, surgir à leur place vraie, dans leur état ancien et leur couleur locale, comme dans certains livres d’heures on reconnaît, au milieu de la foule de l’époque, la flèche de Bourges.