Une page de Proust au hasard:
1380 - Un mois après, la petite Swann, qui ne s’appelait pas encore Forcheville
On sentait que s’ils avaient été, les parents et le fils, encore en vie, le duc de Guermantes n’eût pas eu d’hésitation à les recommander pour une place de jardiniers! Et voilà comment le faubourg Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le flatter de l’exception faite – le temps qu’on cause – en faveur de l’interlocuteur ou de l’interlocutrice, soit plutôt, et en même temps, pour l’humilier. C’est ainsi qu’un antisémite dit à un Juif, dans le moment même où il le couvre de son affabilité, du mal des Juifs, d’une façon générale qui permette d’être blessant sans être grossier.
Mais sachant vraiment vous combler quand elle vous voyait, ne pouvant alors se résoudre à vous laisser partir, Mme de Guermantes était aussi l’esclave de ce besoin de la présence. Swann avait pu parfois, dans l’ivresse de la conversation, donner à la duchesse l’illusion qu’elle avait de l’amitié pour lui, il ne le pouvait plus. « Il était charmant », dit la duchesse avec un sourire triste en posant sur Gilberte un regard très doux qui, à tout hasard, pour le cas où cette jeune fille serait sensible, lui montrerait qu’elle était comprise et que Mme de Guermantes, si elle se fût trouvée seule avec elle et si les circonstances l’eussent permis, eût aimé lui dévoiler toute la profondeur de sa sensibilité. Mais M. de Guermantes, soit qu’il pensât précisément que les circonstances s’opposaient à de telles effusions, soit qu’il considérât que toute exagération de sentiment était l’affaire des femmes et que les hommes n’avaient pas plus à y voir que dans leurs autres attributions, sauf la cuisine et les vins, qu’il s’était réservés, y ayant plus de lumières que la duchesse, crut bien faire de ne pas alimenter, en s’y mêlant, cette conversation qu’il écoutait avec une visible impatience.
Du reste, Mme de Guermantes, cet accès de sensibilité passé, ajouta avec une frivolité mondaine, en s’adressant à Gilberte: « Tenez, c’était non seulement un grand ami à mon beau-frère Charlus, mais aussi il était très ami avec Voisenon (le château du prince de Guermantes) », comme si le fait de connaître M. de Charlus et le prince avait été pour Swann un hasard, comme si le beau-frère et le cousin de la duchesse avaient été deux hommes avec qui Swann se fût trouvé lié dans une certaine circonstance, alors que Swann était lié avec tous les gens de cette même société, et comme si Mme de Guermantes avait voulu faire comprendre à Gilberte qui était à peu près son père, le lui « situer » par un de ces traits caractéristiques à l’aide desquels, quand on veut expliquer comment on se trouve en relations avec quelqu’un qu’on n’aurait pas à connaître, ou pour singulariser son récit, on invoque le parrainage particulier d’une certaine personne.

