Une page de Proust au hasard:
1377 - À toutes les raisons, tirées de la façon Guermantes de comprendre la vie mondaine
Mme de Guermantes avait même mis à exclure Mme et Mlle Swann une persévérance qui avait étonné. Quand Mme Molé, Mme de Marsantes avaient commencé de se lier avec Mme Swann et de mener chez elle un grand nombre de femmes du monde, non seulement Mme de Guermantes était restée intraitable, mais elle s’était arrangée pour couper les ponts et que sa cousine la princesse de Guermantes l’imitât. Un des jours les plus graves de la crise où, pendant le ministère Rouvier, on crut qu’il allait y avoir la guerre entre la France et l’Allemagne, comme je dînais seul chez Mme de Guermantes avec M. de Bréauté, j’avais trouvé à la duchesse l’air soucieux. J’avais cru, comme elle se mêlait volontiers de politique, qu’elle voulait montrer par là sa crainte de la guerre, comme un jour où elle était venue à table si soucieuse, répondant à peine par monosyllabes; à quelqu’un qui l’interrogeait timidement sur l’objet de son souci elle avait répondu d’un air grave: « La Chine m’inquiète. » Or, au bout d’un moment, Mme de Guermantes, expliquant elle-même l’air soucieux que j’avais attribué à la crainte d’une déclaration de guerre, avait dit à M. de Bréauté: « On dit que Mme Aynard veut faire une position aux Swann. Il faut absolument que j’aille demain matin voir Marie-Gilbert pour qu’elle m’aide à empêcher ça. Sans cela il n’y a plus de société. C’est très joli l’affaire Dreyfus. Mais alors l’épicière du coin n’a qu’à se dire nationaliste et à vouloir en échange être reçue chez nous. » Et j’avais eu de ce propos, si frivole auprès de celui que j’attendais, l’étonnement du lecteur qui, cherchant dans le Figaro, à la place habituelle, les dernières nouvelles de la guerre russo-japonaise, tombe au lieu de cela sur la liste des personnes qui ont fait des cadeaux de noce à Mlle de Mortemart, l’importance d’un mariage aristocratique ayant fait reculer à la fin du journal les batailles sur terre et sur mer. La duchesse finissait d’ailleurs par éprouver de sa persévérance poursuivie au delà de toute mesure une satisfaction d’orgueil qu’elle ne manquait pas une occasion d’exprimer. « Bébel, disait-elle, prétend que nous sommes les deux personnes les plus élégantes de Paris, parce qu’il n’y a que moi et lui qui ne nous laissions pas saluer par Mme et Mlle Swann. Or il assure que l’élégance est de ne pas connaître Mme Swann. » Et la duchesse riait de tout son cœur.

