1374 - Je voyais Bloch, M. de Guermantes, Legrandin, tirer

Je voyais Bloch, M. de Guermantes, Legrandin, tirer chacun à son tour de chaque phrase les images qu’il y enferme; au moment même où j’essaie d’être un lecteur quelconque, je lis en auteur, mais pas en auteur seulement. Pour que l’être impossible que j’essaie d’être réunisse tous les contraires qui peuvent m’être le plus favorables, si je lis en auteur je me juge en lecteur, sans aucune des exigences que peut avoir pour un écrit celui qui y confronte l’idéal qu’il a voulu y exprimer. Ces phrases de mon article, lorsque je les écrivis, étaient si pâles auprès de ma pensée, si compliquées et opaques auprès de ma vision harmonieuse et transparente, si pleines de lacunes que je n’étais pas arrivé à remplir, que leur lecture était pour moi une souffrance, elles n’avaient fait qu’accentuer en moi le sentiment de mon impuissance et de mon manque incurable de talent. Mais maintenant, en m’efforçant d’être lecteur, si je me déchargeais sur les autres du devoir douloureux de me juger, je réussissais du moins à faire table rase de ce que j’avais voulu faire en lisant ce que j’avais fait. Je lisais l’article en m’efforçant de me persuader qu’il était d’un autre. Alors toutes mes images, toutes mes réflexions, toutes mes épithètes prises en elles-mêmes et sans le souvenir de l’échec qu’elles représentaient pour mes visées, me charmaient par leur éclat, leur ampleur, leur profondeur. Et quand je sentais une défaillance trop grande, me réfugiant dans l’âme du lecteur quelconque émerveillé, je me disais: « Bah! comment un lecteur peut-il s’apercevoir de cela? Il manque quelque chose là, c’est possible. Mais, sapristi, s’ils ne sont pas contents! Il y a assez de jolies choses comme cela, plus qu’ils n’en ont d’habitude. » Et m’appuyant sur ces dix mille approbations qui me soutenaient, je puisais autant de sentiment de ma force et d’espoir de talent dans la lecture que je faisais à ce moment que j’y avais puisé de défiance quand ce que j’avais écrit ne s’adressait qu’à moi.

À peine eus-je fini cette lecture réconfortante, que moi, qui n’avais pas eu le courage de relire mon manuscrit, je souhaitai de la recommencer immédiatement, car il n’y a rien comme un vieil article de soi dont on puisse dire que « quand on l’a lu on peut le relire ». Je me promis d’en faire acheter d’autres exemplaires par Françoise, pour donner à des amis, lui dirais-je, en réalité pour toucher du doigt le miracle de la multiplication de ma pensée, et lire, comme si j’étais un autre Monsieur qui vient d’ouvrir le Figaro, dans un autre numéro les mêmes phrases. Il y avait justement un temps infini que je n’avais vu les Guermantes, je devais leur faire, le lendemain, cette visite que j’avais projetée avec tant d’agitation afin de rencontrer Mlle d’Éporcheville, lorsque je télégraphiais à Saint-Loup. Je me rendrais compte par eux de l’opinion qu’on avait de mon article. Je pensais à telle lectrice dans la chambre de qui j’eusse tant aimé pénétrer et à qui le journal apporterait sinon ma pensée, qu’elle ne pourrait comprendre, du moins mon nom, comme une louange de moi. Mais les louanges décernées à ce qu’on n’aime pas n’enchantent pas plus le cœur que les pensées d’un esprit qu’on ne peut pénétrer n’atteignent l’esprit. Pour d’autres amis, je me disais que, si l’état de ma santé continuait à s’aggraver et si je ne pouvais plus les voir, il serait agréable de continuer à écrire pour avoir encore par là accès auprès d’eux, pour leur parler entre les lignes, les faire penser à mon gré, leur plaire, être reçu dans leur cœur. Je me disais cela parce que, les relations mondaines ayant eu jusqu’ici une place dans ma vie quotidienne, un avenir où elles ne figureraient plus m’effrayait, et que cet expédient qui me permettrait de retenir sur moi l’attention de mes amis, peut-être d’exciter leur admiration, jusqu’au jour où je serais assez bien pour recommencer à les voir, me consolait. Je me disais cela, mais je sentais bien que ce n’était pas vrai, que si j’aimais à me figurer leur attention comme l’objet de mon plaisir, ce plaisir était un plaisir intérieur, spirituel, ultime, qu’eux ne pouvaient me donner et que je pouvais trouver non en causant avec eux, mais en écrivant loin d’eux, et que, si je commençais à écrire pour les voir indirectement, pour qu’ils eussent une meilleure idée de moi, pour me préparer une meilleure situation dans le monde, peut-être écrire m’ôterait l’envie de les voir, et que la situation que la littérature m’aurait peut-être faite dans le monde, je n’aurais plus envie d’en jouir, car mon plaisir ne serait plus dans le monde mais dans la littérature.