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1365 - Associées maintenant au souvenir de mon amour, les particularités physiques
Associées maintenant au souvenir de mon amour, les particularités physiques et sociales d’Albertine, malgré lesquelles je l’avais aimée, orientaient au contraire mon désir vers ce qu’il eût autrefois le moins naturellement choisi : des brunes de la petite bourgeoisie. Certes, ce qui commençait partiellement à renaître en moi, c’était cet immense désir que mon amour pour Albertine n’avait pu assouvir, cet immense désir de connaître la vie que j’éprouvais autrefois sur les routes de Balbec, dans les rues de Paris, ce désir qui m’avait fait tant souffrir quand, supposant qu’il existait aussi au cœur d’Albertine, j’avais voulu la priver des moyens de le contenter avec d’autres que moi. Maintenant que je pouvais supporter l’idée de son désir, comme cette idée était aussi éveillée par le mien ces deux immenses appétits coïncidaient, j’aurais voulu que nous pussions nous y livrer ensemble, je me disais : « cette fille lui aurait plu », et par ce brusque détour pensant à elle et à sa mort, je me sentais trop triste pour pouvoir poursuivre plus loin mon désir. Comme autrefois le côté de Méséglise et celui de Guermantes avaient établi les assises de mon goût pour la campagne et m’eussent empêché de trouver un charme profond dans un pays où il n’y aurait pas eu de vieille église, de bleuets, de boutons d’or, c’est de même en les rattachant en moi à un passé plein de charme que mon amour pour Albertine me faisait exclusivement rechercher un certain genre de femmes ; je recommençais, comme avant de l’aimer, à avoir besoin d’harmoniques d’elle qui fussent interchangeables avec mon souvenir devenu peu à peu moins exclusif. Je n’aurais pu me plaire maintenant auprès d’une blonde et fière duchesse, parce qu’elle n’eût éveillé en moi aucune des émotions qui partaient d’Albertine, de mon désir d’elle, de la jalousie que j’avais eue de ses amours, de mes souffrances, de sa mort. Car nos sensations pour être fortes ont besoin de déclencher en nous quelque chose de différent d’elles, un sentiment qui ne pourra pas trouver dans le plaisir de satisfaction mais qui s’ajoute au désir, l’enfle, le fait s’accrocher désespérément au plaisir. Au fur et à mesure que l’amour qu’avait éprouvé Albertine pour certaines femmes ne me faisait plus souffrir, il rattachait ces femmes à mon passé, leur donnait quelque chose de plus réel, comme aux boutons d’or, aux aubépines le souvenir de Combray donnait plus de réalité qu’aux fleurs nouvelles. Même d’Andrée, je ne me disais plus avec rage : « Albertine l’aimait », mais au contraire, pour m’expliquer à moi-même mon désir, d’un air attendri : « Albertine l’aimait bien ». Je comprenais maintenant les veufs qu’on croit consolés et qui prouvent au contraire qu’ils sont inconsolables, parce qu’ils se remarient avec leur belle-sœur. Ainsi mon amour finissant semblait rendre possible pour moi de nouvelles amours, et Albertine, comme ces femmes longtemps aimées pour elles-mêmes qui plus tard, sentant le goût de leur amant s’affaiblir, conservent leur pouvoir en se contentant du rôle d’entremetteuses, parait pour moi, comme la Pompadour pour Louis XV, de nouvelles fillettes. Même autrefois, mon temps était divisé par périodes où je désirais telle femme, ou telle autre. Quand les plaisirs violents donnés par l’une étaient apaisés, je souhaitais celle qui donnait une tendresse presque pure, jusqu’à ce que le besoin de caresses plus savantes ramenât le désir de la première. Maintenant ces alternances avaient pris fin, ou du moins l’une des périodes se prolongeait indéfiniment. Ce que j’aurais voulu, c’est que la nouvelle venue vînt habiter chez moi et me donnât le soir avant de me quitter un baiser familial de sœur. De sorte que j’aurais pu croire--si je n’avais fait l’expérience de la présence insupportable d’une autre--que je regrettais plus un baiser que certaines lèvres, un plaisir qu’un amour, une habitude qu’une personne. J’aurais voulu aussi que les nouvelles venues pussent me jouer du Vinteuil comme Albertine, parler comme elle avec moi d’Elstir. Tout cela était impossible. Leur amour ne vaudrait pas le sien, pensais-je, soit qu’un amour auquel s’annexaient tous ces épisodes, des visites aux musées, des soirées au concert, toute une vie compliquée qui permet des correspondances, des conversations, un flirt préliminaire aux relations elles-mêmes, une amitié grave après, possédât plus de ressources qu’un amour pour une femme qui ne sait que se donner, comme un orchestre plus qu’un piano ; soit que, plus profondément, mon besoin du même genre de tendresse que me donnait Albertine, la tendresse d’une fille assez cultivée et qui fût en même temps une sœur, ne fût--comme le besoin de femmes du même milieu qu’Albertine--qu’une reviviscence du souvenir d’Albertine, du souvenir de mon amour pour elle. Et une fois de plus j’éprouvais d’abord que le souvenir n’est pas inventif, qu’il est impuissant à désirer rien d’autre, même rien de mieux que ce que nous avons possédé ; ensuite qu’il est spirituel, de sorte que la réalité ne peut lui fournir l’état qu’il cherche ; enfin que, s’appliquant à une personne morte, la renaissance qu’il incarne est moins celle du besoin d’aimer, auquel il fait croire, que celle du besoin de l’absente. De sorte que la ressemblance avec Albertine, de la femme que j’avais choisie, la ressemblance même, si j’arrivais à l’obtenir, de sa tendresse avec celle d’Albertine, ne me faisaient que mieux sentir l’absence de ce que j’avais, sans le savoir, cherché, de ce qui était indispensable pour que renaquît mon bonheur, c’est-à-dire Albertine elle-même, le temps que nous avions vécu ensemble, le passé à la recherche duquel j’étais sans le savoir. Certes, par les jours clairs, Paris m’apparaissait innombrablement fleuri de toutes les fillettes, non que je désirais, mais qui plongeaient leurs racines dans l’obscurité du désir et des soirées inconnues d’Albertine. C’était telle de celles dont elle m’avait dit tout au début, quand elle ne se méfiait pas de moi : « Elle est ravissante, cette petite, comme elle a de jolis cheveux ! » Toutes les curiosités que j’avais eues autrefois de sa vie, quand je ne la connaissais encore que de vue, et, d’autre part, tous mes désirs de la vie se confondaient en cette seule curiosité, voir Albertine avec d’autres femmes, peut-être parce que ainsi, elles parties, je serais resté seul avec elle, le dernier et le maître. Et en voyant ses hésitations, son incertitude en se demandant s’il valait la peine de passer la soirée avec telle ou telle, sa satiété quand l’autre était partie, peut-être sa déception, j’eusse éclairé, j’eusse ramené à de justes proportions la jalousie que m’inspirait Albertine, parce que, la voyant ainsi les éprouver, j’aurais pris la mesure et découvert la limite de ses plaisirs. De combien de plaisirs, de quelle douce vie elle nous a privés, me disais-je, par cette farouche obstination à nier son goût ! Et comme une fois de plus je cherchais quelle avait pu être la raison de cette obstination, tout d’un coup le souvenir me revint d’une phrase que je lui avais dite à Balbec le jour où elle m’avait donné un crayon. Comme je lui reprochais de ne pas m’avoir laissé l’embrasser, je lui avais dit que je trouvais cela aussi naturel que je trouvais ignoble qu’une femme eût des relations avec une autre femme. Hélas, peut-être Albertine s’était-elle toujours rappelé cette phrase imprudente.
SCENARIO ALBERTINE
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1365 Associated now with the memory of my love, Albertine’s
Marcel Proust
"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),
translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)
Associated now with the memory of my love, Albertine’s physical and social attributes, in spite of which I had loved her, attracted my desire on the contrary towards what at one time it would least readily have chosen: dark girls of the lower middle class. Indeed what was beginning to a certain extent to revive in me was that immense desire which my love for Albertine had not been able to assuage, that immense desire to know life which I used to feel on the roads round Balbec, in the streets of Paris, that desire which had caused me so much suffering when, supposing it to exist in Albertine’s heart also, I had sought to deprive her of the means of satisfying it with anyone but myself. Now that I was able to endure the thought of her desire, as that thought was at once aroused by my own desire, these two immense appetites coincided, I would have liked us to be able to indulge them together, I said to myself: “That girl would have appealed to her,” and led by this sudden digression to think of her and of her death, I felt too unhappy to be able to pursue my own desire any further. As, long ago, the Méséglise and Guermantes ways had established the conditions of my liking for the country and had prevented me from finding any real charm in a village where there was no old church, nor cornflowers, nor buttercups, so it was by attaching them in myself to a past full of charm that my love for Albertine made me seek out exclusively a certain type of woman; I began again, as before I was in love with her, to feel the need of things in harmony with her which would be interchangeable with a memory that had become gradually less exclusive. I could not have found any pleasure now in the company of a golden-haired and haughty duchess, because she would not have aroused in me any of the emotions that sprang from Albertine, from my desire for her, from the jealousy that I had felt of her love-affairs, from my sufferings, from her death. For our sensations, in order to be strong, need to release in us something different from themselves, a sentiment, which will not find any satisfaction, in pleasure, but which adds itself to desire, enlarges it, makes it cling desperately to pleasure. In proportion as the love that Albertine had felt for certain women ceased to cause me pain, it attached those women to my past, gave them something that was more real, as to buttercups, to hawthorn-blossom the memory of Combray gave a greater reality than to unfamiliar flowers. Even of Andrée, I no longer said to myself with rage: “Albertine loved her,” but on the contrary, so as to explain my desire to myself, in a tone of affection: “Albertine loved her dearly.” I could now understand the widowers whom we suppose to have found consolation and who prove on the contrary that they are inconsolable because they marry their deceased wife’s sister. Thus the decline of my love seemed to make fresh loves possible for me, and Albertine like those women long loved for themselves who, later, feeling their lover’s desire grow feeble, maintain their power by confining themselves to the office of panders, provided me, as the Pompadour provided Louis XV, with fresh damsels. Even in the past, my time had been divided into periods in which I desired this woman or that. When the violent pleasures afforded by one had grown dull, I longed for the other who would give me an almost pure affection until the need of more sophisticated caresses brought back my desire for the first. Now these alternations had come to an end, or at least one of the periods was being indefinitely prolonged. What I would have liked was that the newcomer should take up her abode in my house, and should give me at night, before leaving me, a friendly, sisterly kiss. In order that I might have believed—had I not had experience of the intolerable presence of another person—that I regretted a kiss more than a certain pair of lips, a pleasure more than a love, a habit more than a person, I would have liked also that the newcomers should be able to play Vinteuil’s music to me like Albertine, to talk to me as she had talked about Elstir. AH this was impossible. Their love would not be equivalent to hers, I thought, whether because a love to which were annexed all those episodes, visits to picture galleries, evenings spent at concerts, the whole of a complicated existence which allows correspondences, conversations, a flirtation preliminary to the more intimate relations, a serious friendship afterwards, possesses more resources than love for a woman who can only offer herself, as an orchestra possesses more resources than a piano, or because, more profoundly, my need of the same sort of affection that Albertine used to give me, the affection of a girl of a certain culture who would at the same time be a sister to me, was—like my need of women of the same class as Albertine—merely a recrudescence of my memory of Albertine, of my memory of my love for her. And once again, I discovered, first of all that memory has no power of invention, that it is powerless to desire anything else, even anything better than what we have already possessed, secondly that it is spiritual in the sense that reality cannot furnish it with the state which it seeks, lastly that, when applied to a person who is dead, the resurrection that it incarnates is not so much that of the need to love in which it makes us believe as that of the need of the absent person. So that the resemblance to Albertine of the woman whom I had chosen, the resemblance of her affection even, if I succeeded in winning it, to Albertine’s, made me all the more conscious of the absence of what I had been unconsciously seeking, of what was indispensable to the revival of my happiness, that is to say Albertine herself, the time during which we had lived together, the past in quest of which I had unconsciously gone. Certainly, upon fine days, Paris seemed to me innumerably aflower with all these girls, whom I did not desire, but who thrust down their roots into the obscurity of the desire and the mysterious nocturnal life of Albertine. They were like the girls of whom she had said to me at the outset, when she had not begun to distrust me: “That girl is charming, what nice hair she has.” All the curiosity that I had felt about her life in the past when I knew her only by sight, and on the other hand all my desires in life were blended in this sole curiosity, to see Albertine in company with other women, perhaps because thus, when they had left her, I should have remained alone with her, the last and the master. And when I observed her hesitations, her uncertainty when she asked herself whether it would be worth her while to spend the evening with this or that girl, her satiety when the other had gone, perhaps her disappointment, I should have brought to the light of day, I should have restored to its true proportions the jealousy that Albertine inspired in me, because seeing her thus experience them I should have taken the measure and discovered the limit of her pleasures. Of how many pleasures, of what an easy life she has deprived us, I said—to myself, by that stubborn obstinacy in denying her instincts! And as once again I sought to discover what could have been the reason for her obstinacy, all of a sudden the memory came to me of a remark that I had made to her at Balbec on the day when she gave me a pencil. As I rebuked her for not having allowed me to kiss her, I had told her that I thought a kiss just as natural as I thought it degrading that a woman should have relations with another woman. Alas, perhaps Albertine had never forgotten that imprudent speech.