Une page de Proust au hasard:
1359 - Toute la journée, je continuais à causer avec Albertine
Toute la journée, je continuais à causer avec Albertine, je l’interrogeais, je lui pardonnais, je réparais l’oubli des choses que j’avais toujours voulu lui dire pendant sa vie. Et tout d’un coup j’étais effrayé de penser qu’à l’être évoqué par la mémoire, à qui s’adressaient tous ces propos, aucune réalité ne correspondît plus, que fussent détruites les différentes parties du visage auxquelles la poussée continue de la volonté de vivre, aujourd’hui anéantie, avait seule donné l’unité d’une personne. D’autres fois, sans que j’eusse rêvé, dès mon réveil je sentais que le vent avait tourné en moi ; il soufflait froid et continu d’une autre direction venue du fond du passé, me rapportant la sonnerie d’heures lointaines, des sifflements de départ que je n’entendais pas d’habitude. Un jour j’essayai de prendre un livre, un roman de Bergotte que j’avais particulièrement aimé. Les personnages sympathiques m’y plaisaient beaucoup, et bien vite repris par le charme du livre, je me mis à souhaiter comme un plaisir personnel que la femme méchante fût punie ; mes yeux se mouillèrent quand le bonheur des fiancés fut assuré. « Mais alors, m’écriai-je avec désespoir, de ce que j’attache tant d’importance à ce qu’a pu faire Albertine je ne peux pas conclure que sa personnalité est quelque chose de réel qui ne peut être aboli, que je la retrouverai un jour pareille au ciel, si j’appelle de tant de vœux, attends avec tant d’impatience, accueille avec tant de larmes le succès d’une personne qui n’a jamais existé que dans l’imagination de Bergotte, que je n’ai jamais vue, dont je suis libre de me figurer à mon gré le visage ! » D’ailleurs, dans ce roman il y avait des jeunes filles séduisantes, des correspondances amoureuses, des allées désertes où l’on se rencontre, cela me rappelait qu’on peut aimer clandestinement, cela réveillait ma jalousie, comme si Albertine avait encore pu se promener dans des allées désertes. Et il y était aussi question d’un homme qui revoit après cinquante ans une femme qu’il a aimée jeune, ne la reconnaît pas, s’ennuie auprès d’elle. Et cela me rappelait que l’amour ne dure pas toujours et me bouleversait comme si j’étais destiné à être séparé d’Albertine et à la retrouver avec indifférence dans mes vieux jours. Si j’apercevais une carte de France mes yeux effrayés s’arrangeaient à ne pas rencontrer la Touraine pour que je ne fusse pas jaloux, et, pour que je ne fusse pas malheureux, la Normandie où étaient marqués au moins Balbec et Doncières, entre lesquels je situais tous ces chemins que nous avions couverts tant de fois ensemble. Au milieu d’autres noms de villes ou de villages de France, noms qui n’étaient que visibles ou audibles, le nom de Tours, par exemple, semblait composé différemment, non plus d’images immatérielles, mais de substances vénéneuses qui agissaient de façon immédiate sur mon cœur dont elles accéléraient et rendaient douloureux les battements. Et si cette force s’étendait jusqu’à certains noms, devenus par elle si différents des autres, comment en restant plus près de moi, en me bornant à Albertine elle-même, pouvais-je m’étonner, qu’émanant d’une fille probablement pareille à toute autre, cette force irrésistible sur moi, et pour la production de laquelle n’importe quelle autre femme eût pu servir, eût été le résultat d’un enchevêtrement et de la mise en contact de rêves, de désirs, d’habitudes, de tendresses, avec l’interférence requise de souffrances et de plaisirs alternés ? Et cela continuait après sa mort, la mémoire suffisant à entretenir la vie réelle, qui est mentale. Je me rappelais Albertine descendant de wagon et me disant qu’elle avait envie d’aller à Saint-Martin le Vêtu, et je la revoyais aussi avec son polo abaissé sur ses joues ; je retrouvais des possibilités de bonheur vers lesquelles je m’élançais me disant : « Nous aurions pu aller ensemble jusqu’à Incarville, jusqu’à Doncières. » Il n’y avait pas une station près de Balbec où je ne la revisse, de sorte que cette terre, comme un pays mythologique conservé, me rendait vivantes et cruelles les légendes les plus anciennes, les plus charmantes, les plus effacées par ce qui avait suivi de mon amour. Ah ! quelle souffrance s’il me fallait jamais coucher à nouveau dans ce lit de Balbec, autour du cadre de cuivre duquel, comme autour d’un pivot immuable, d’une barre fixe, s’était déplacée, avait évolué ma vie, appuyant successivement à lui de gaies conversations avec ma grand’mère, l’horreur de sa mort, les douces caresses d’Albertine, la découverte de son vice, et maintenant une vie nouvelle où, apercevant les bibliothèques vitrées où se reflétait la mer, je savais qu’Albertine n’entrerait jamais plus ! N’était-il pas, cet hôtel de Balbec, comme cet unique décor de maison des théâtres de province, où l’on joue depuis des années les pièces les plus différentes, qui a servi pour une comédie, pour une première tragédie, pour une deuxième, pour une pièce purement poétique, cet hôtel qui remontait déjà assez loin dans mon passé ? Le fait que cette seule partie restât toujours la même, ses murs, ses bibliothèques, sa glace, au cours de nouvelles époques de ma vie, me faisait mieux sentir que, dans le total, c’était le reste, c’était moi-même qui avais changé, et me donnait ainsi cette impression que les mystères de la vie, de l’amour, de la mort, auxquels les enfants croient dans leur optimisme ne pas participer, ne sont pas des parties réservées, mais qu’on s’aperçoit avec une douloureuse fierté qu’ils ont fait corps au cours des années avec notre propre vie.
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1359 All day long, I continued to converse with Albertine
Marcel Proust
"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),
translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)
All day long, I continued to converse with Albertine, I questioned her, I forgave her, I made up for my forgetfulness of the things which I had always meant to say to her during her life. And all of a sudden I was startled by the thought that to the creature invoked by memory to whom all these remarks were addressed, no reality any longer corresponded, that death had destroyed the various parts of the face to which the continual urge of the will to live, now abolished, had alone given the unity of a person. At other times, without my having dreamed, as soon as I awoke, I felt that the wind had changed in me; it was blowing coldly and steadily from another direction, issuing from the remotest past, bringing back to me the sound of a clock striking far-off hours, of the whistle of departing trains which I did not ordinarily hear. One day I tried to interest myself in a book, a novel by Bergotte, of which I had been especially fond. Its congenial characters appealed to me strongly, and very soon, reconquered by the charm of the book, I began to hope, as for a personal pleasure, that the wicked woman might be punished; my eyes grew moist when the happiness of the young lovers was assured. “But then,” I exclaimed in despair, “from my attaching so much importance to what Albertine may have done, I must conclude that her personality is something real which cannot be destroyed, that I shall find her one day in her own likeness in heaven, if I invoke with so many prayers, await with such impatience, learn with such floods of tears the success of a person who has never existed save in Bergotte’s imagination, whom I have never seen, whose appearance I am at liberty to imagine as I please!” Besides, in this novel, there were seductive girls, amorous correspondences, deserted paths in which lovers meet, this reminded me that one may love clandestinely, it revived my jealousy, as though Albertine had still been able to stroll along deserted paths. And there was also the incident of a man who meets after fifty years a woman whom he loved in her youth, does not recognise her, is bored in her company. And this reminded me that love does not last for ever and crushed me as though I were destined to be parted from Albertine and to meet her again with indifference in my old age. If I caught sight of a map of France, my timorous eyes took care not to come upon Touraine so that I might not be jealous, nor, so that I might not be miserable, upon Normandy where the map marked at least Balbec and Doncières, between which I placed all those roads that we had traversed so many times together. In the midst of other names of towns or villages of France, names which were merely visible or audible, the name of Tours for instance seemed to be differently composed, no longer of immaterial images, but of venomous substances which acted in an immediate fashion upon my heart whose beatings they quickened and made painful. And if this force extended to certain names, which it had made so different from the rest, how when I remained more shut up in myself, when I confined myself to Albertine herself, could I be astonished that, emanating from a girl who was probably just like any other girl, this force which I found irresistible, and to produce which any other woman might have served, had been the result of a confusion and of the bringing in contact of dreams, desires, habits, affections, with the requisite interference of alternate pains and pleasures? And this continued after her death, memory being sufficient to carry on the real life, which is mental. I recalled Albertine alighting from a railway-carriage and telling me that she wanted to go to Saint-Mars le Vêtu, and I saw her again also with her ‘polo’ pulled down over her cheeks, I found once more possibilities of pleasure, towards which I sprang saying to myself: “We might have gone on together to Incarville, to Doncières.” There was no watering-place in the neighbourhood of Balbec in which I did not see her, with the result that that country, like a mythological land which had been preserved, restored to me, living and cruel, the most ancient, the most charming legends, those that had been most obliterated by the sequel of my love. Oh! what anguish were I ever to have to lie down again upon that bed at Balbec around whose brass frame, as around an immovable pivot, a fixed bar, my life had moved, had evolved, bringing successively into its compass gay conversations with my grandmother, the nightmare of her death, Albertine’s soothing caresses, the discovery of her vice, and now a new life in which, looking at the glazed bookcases upon which the sea was reflected, I knew that Albertine would never come into the room again! Was it not, that Balbec hotel, like the sole indoor set of a provincial theatre, in which for years past the most diverse plays have been performed, which has served for a comedy, for one tragedy, for another, for a purely poetical drama, that hotel which already receded quite far into my past? The fact that this part alone remained always the same, with its walls, its bookcases, its glass panes, through the course of fresh epochs in my life, made me more conscious that, in the total, it was the rest, it was myself that had changed, and gave me thus that impression that the mysteries of life, of love, of death, in which children imagine in their optimism that they have no share, are not set apart, but that we perceive with a dolorous pride that they have embodied themselves in the course of years in our own life.