1357 - D’ailleurs ces reprises de mon amour pour Albertine morte

D’ailleurs ces reprises de mon amour pour Albertine morte pouvaient se produire après un intervalle d’indifférence semé d’autres curiosités, comme après le long intervalle qui avait commencé après le baiser refusé de Balbec et pendant lequel je m’étais bien plus soucié de Mme de Guermantes, d’Andrée, de Mlle de Stermaria ; il avait repris quand j’avais recommencé à la voir souvent. Or, même maintenant, des préoccupations différentes pouvaient réaliser une séparation--d’avec une morte, cette fois--où elle me devenait plus indifférente. Et même plus tard, quand je l’aimai moins, cela resta pourtant pour moi un de ces désirs dont on se fatigue vite, mais qui reprennent quand on les a laissés reposer quelque temps. Je poursuivais une vivante, puis une autre, puis je revenais à ma morte. Souvent c’était dans les parties les plus obscures de moi-même, quand je ne pouvais plus me former aucune idée nette d’Albertine, qu’un nom venait par hasard exciter chez moi des réactions douloureuses que je ne croyais plus possibles, comme ces mourants chez qui le cerveau ne pense plus et dont on fait se contracter un membre en y enfonçant une aiguille. Et, pendant de longues périodes, ces excitations se trouvaient m’arriver si rarement que j’en venais à rechercher moi-même les occasions d’un chagrin, d’une crise de jalousie, pour tâcher de me rattacher au passé, de mieux me souvenir d’elle. Comme le regret d’une femme n’est qu’un amour reviviscent et reste soumis aux mêmes lois que lui, la puissance de mon regret était accrue par les mêmes causes qui du vivant d’Albertine eussent augmenté mon amour pour elle et au premier rang desquelles avaient toujours figuré la jalousie et la douleur. Mais le plus souvent ces occasions--car une maladie, une guerre, peuvent durer bien au delà de ce que la sagesse la plus prévoyante avait supputé--naissaient à mon insu et me causaient des chocs si violents que je songeais bien plus à me protéger contre la souffrance qu’à leur demander un souvenir.


1357 Moreover these revivals of my love for Albertine

Marcel Proust

"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),

translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)

Moreover these revivals of my love for Albertine might occur after an interval of indifference interspersed with other curiosities, as after the long interval that had dated from her refusal to let me kiss her at Balbec, during which I had thought far more about Mme. de Guermantes, about Andrée, about Mme. de Stermaria; it had revived when I had begun again to see her frequently. But even now various preoccupations were able to bring about a separation—from a dead woman, this time—in which she left me more indifferent. And even later on when I loved her less, this remained nevertheless for me one of those desires of which we soon grow tired, but which resume their hold when we have allowed them to lie quiet for some time. I pursued one living woman, then another, then I returned to my dead. Often it was in the most obscure recesses of myself, when I could no longer form any clear idea of Albertine, that a name came by chance to stimulate painful reactions, which I supposed to be no longer possible, like those dying people whose brain is no longer capable of thought and who are made to contract their muscles by the prick of a needle. And, during long periods, these stimulations occurred to me so rarely that I was driven to seek for myself the occasions of a grief, of a crisis of jealousy, in an attempt to re-attach myself to the past, to remember her better. Since regret for a woman is only a recrudescence of love and remains subject to the same laws, the keenness of my regret was enhanced by the same causes which in Albertine’s lifetime had increased my love for her and in the front rank of which had always appeared jealousy and grief. But as a rule these occasions—for an illness, a war, can always last far longer than the most prophetic wisdom has calculated—took me unawares and caused me such violent shocks that I thought far more of protecting myself against suffering than of appealing to them for a memory.