Une page de Proust au hasard:
1353 - Maintenant Albertine, lâchée de nouveau, avait repris son vol
Maintenant Albertine, lâchée de nouveau, avait repris son vol ; des hommes, des femmes la suivaient. Elle vivait en moi. Je me rendais compte que ce grand amour prolongé pour Albertine était comme l’ombre du sentiment que j’avais eu pour elle, en reproduisait les diverses parties et obéissait aux mêmes lois que la réalité sentimentale qu’il reflétait au delà de la mort. Car je sentais bien que si je pouvais entre mes pensées pour Albertine mettre quelque intervalle, d’autre part, si j’en avais mis trop, je ne l’aurais plus aimée ; elle me fût par cette coupure devenue indifférente, comme me l’était maintenant ma grand’mère. Trop de temps passé sans penser à elle eût rompu dans mon souvenir la continuité, qui est le principe même de la vie, qui pourtant peut se ressaisir après un certain intervalle de temps. N’en avait-il pas été ainsi de mon amour pour Albertine quand elle vivait, lequel avait pu se renouer après un assez long intervalle dans lequel j’étais resté sans penser à elle ? Or mon souvenir devait obéir aux mêmes lois, ne pas pouvoir supporter de plus longs intervalles, car il ne faisait, comme une aurore boréale, que refléter après la mort d’Albertine le sentiment que j’avais eu pour elle, il était comme l’ombre de mon amour.
»
SUR LE MEME THEME:
- THE SWEET CHEAT GONE - PROUST
- ALBERTINE DISPARUE - The Sweet Cheat Gone - LE CHAGRIN ET L'OUBLI - Grief and Oblivion
- PROUST The Sweet Cheat Gone : Grief and Oblivion (Remembrance of Things Past)
- 1366 - Je ramenais avec moi les filles qui m’eussent le moins plu, je lissais des bandeaux à la vierge
- 1365 - Associées maintenant au souvenir de mon amour, les particularités physiques





1353 And now Albertine, liberated once more
Marcel Proust
"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),
translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)
And now Albertine, liberated once more, had resumed her flight; men, women followed her. She was alive in me. I became aware that this prolonged adoration of Albertine was like the ghost of the sentiment that I had felt for her, reproduced its various elements and obeyed the same laws as the sentimental reality which it reflected on the farther side of death. For I felt quite sure that if I could place some interval between my thoughts of Albertine, or if, on the other hand, I had allowed too long an interval to elapse, I should cease to love her; a clean cut would have made me unconcerned about her, as I was now about my grandmother. A period of any length spent without thinking of her would have broken in my memory the continuity which is the very principle of life, which however may be resumed after a certain interval of time. Had not this been the case with my love for Albertine when she was alive, a love which had been able to revive after a quite long interval during which I had never given her a thought? Well, my memory must have been obedient to the same laws, have been unable to endure longer intervals, for all that it did was, like an aurora borealis, to reflect after Albertine’s death the sentiment that I had felt for her, it was like the phantom of my love.