Une page de Proust au hasard:
1349 - Enfin je voyais devant moi, dans cette arrivée d’Albertine à la douche
Enfin je voyais devant moi, dans cette arrivée d’Albertine à la douche par la petite rue avec la dame en gris, un fragment de ce passé qui ne me semblait pas moins mystérieux, moins effroyable que je ne le redoutais quand je l’imaginais enfermé dans le souvenir, dans le regard d’Albertine. Sans doute, tout autre que moi eût pu trouver insignifiants ces détails auxquels l’impossibilité où j’étais, maintenant qu’Albertine était morte, de les faire réfuter par elle conférait l’équivalent d’une sorte de probabilité. Il est même probable que pour Albertine, même s’ils avaient été vrais, ses propres fautes, si elle les avait avouées, que sa conscience les eût trouvées innocentes ou blâmables, que sa sensualité les eût trouvées délicieuses ou assez fades, eussent été dépourvues de cette inexprimable impression d’horreur dont je ne les séparais pas. Moi-même, à l’aide de mon amour des femmes et quoiqu’elles ne dussent pas avoir été pour Albertine la même chose, je pouvais un peu imaginer ce qu’elle éprouvait. Et certes c’était déjà un commencement de souffrance que de me la représenter désirant comme j’avais si souvent désiré, me mentant comme je lui avais si souvent menti, préoccupée par telle ou telle jeune fille, faisant des frais pour elle, comme moi pour Mlle le de Stermaria, pour tant d’autres ou pour les paysannes que je rencontrais dans la campagne. Oui, tous mes désirs m’aidaient à comprendre dans une certaine mesure les siens ; c’était déjà une grande souffrance où tous les désirs, plus ils avaient été vifs, étaient changés en tourments d’autant plus cruels ; comme si dans cette algèbre de la sensibilité ils reparaissaient avec le même coefficient mais avec le signe moins au lieu du signe plus. Pour Albertine, autant que je pouvais en juger par moi-même, ses fautes, quelque volonté qu’elle eût de me les cacher--ce qui me faisait supposer qu’elle se jugeait coupable ou avait peur de me chagriner--ses fautes, parce qu’elle les avait préparées à sa guise dans la claire lumière de l’imagination où se joue le désir, lui paraissaient tout de même des choses de même nature que le reste de la vie, des plaisirs pour elle qu’elle n’avait pas eu le courage de se refuser, des peines pour moi qu’elle avait cherché à éviter de me faire en me les cachant, mais des plaisirs et des peines qui pouvaient figurer au milieu des autres plaisirs et peines de la vie. Mais moi, c’est du dehors, sans que je fusse prévenu, sans que je pusse moi-même les élaborer, c’est de la lettre d’Aimé que m’étaient venues les images d’Albertine arrivant à la douche et préparant son pourboire.
SCENARIO ALBERTINE
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1349 At last I saw before my eyes, in that arrival of Albertine
Marcel Proust
"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),
translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)
At last I saw before my eyes, in that arrival of Albertine at the baths along the narrow lane with the lady in grey, a fragment of that past which seemed to me no less mysterious, no less alarming than I had feared when I imagined it as enclosed in the memory, in the facial expression of Albertine. No doubt anyone but myself might have dismissed as insignificant these details, upon which my inability, now that Albertine was dead, to secure a denial of them from herself, conferred the equivalent of a sort of likelihood. It is indeed probable that for Albertine, even if they had been true, her own misdeeds, if she had admitted them, whether her conscience thought them innocent or reprehensible, whether her sensuality had found them exquisite or distinctly dull, would not have been accompanied by that inexpressible sense of horror from which I was unable to detach them. I myself, with the help of my own love of women, albeit they could not have been the same thing to Albertine, could more or less imagine what she felt. And indeed it was already a first degree of anguish, merely to picture her to myself desiring as I had so often desired, lying to me as I had so often lied to her, preoccupied with one girl or another, putting herself out for her, as I had done for Mlle. de Stermaria and ever so many others, not to mention the peasant girls whom I met on country roads. Yes, all my own desires helped me to understand, to a certain degree, what hers had been; it was by this time an intense anguish in which all my desires, the keener they had been, had changed into torments that were all the more cruel; as though in this algebra of sensibility they reappeared with the same coefficient but with a minus instead of a plus sign. To Albertine, so far as I was capable of judging her by my own standard, her misdeeds, however anxious she might have been to conceal them from me—which made me suppose that she was conscious of her guilt or was afraid of grieving me—her misdeeds because she had planned them to suit her own taste in the clear light of imagination in which desire plays, appeared to her nevertheless as things of the same nature as the rest of life, pleasures for herself which she had not had the courage to deny herself, griefs for me which she had sought to avoid causing me by concealing them, but pleasures and griefs which might be numbered among the other pleasures and griefs of life. But for me, it was from without, without my having been forewarned, without my having been able myself to elaborate them, it was from Aimé‘s letter that there had come to me the visions of Albertine arriving at the baths and preparing her gratuity.