Une page de Proust au hasard:
1337 - Tous ces instants si doux que rien ne me rendrait jamais
Tous ces instants si doux que rien ne me rendrait jamais, je ne peux même pas dire que ce que me faisait éprouver leur perte fût du désespoir. Pour être désespéré, cette vie qui ne pourra plus être que malheureuse, il faut encore y tenir. J’étais désespéré à Balbec quand j’avais vu se lever le jour et que j’avais compris que plus un seul ne pourrait être heureux pour moi. J’étais resté aussi égoïste depuis lors, mais le « moi » auquel j’étais attaché maintenant, le « moi » qui constituait ces vives réserves que mettait en jeu l’instinct de conservation, ce « moi » n’était plus dans la vie ; quand je pensais à mes forces, à ma puissance vitale, à ce que j’avais de meilleur, je pensais à certain trésor que j’avais possédé (que j’avais été seul à posséder puisque les autres ne pouvaient connaître exactement le sentiment, caché en moi, qu’il m’avait inspiré) et que personne ne pouvait plus m’enlever puisque je ne le possédais plus.
»
SUR LE MEME THEME:
- THE SWEET CHEAT GONE - PROUST
- ALBERTINE DISPARUE - The Sweet Cheat Gone - LE CHAGRIN ET L'OUBLI - Grief and Oblivion
- PROUST The Sweet Cheat Gone : Grief and Oblivion (Remembrance of Things Past)
- 1366 - Je ramenais avec moi les filles qui m’eussent le moins plu, je lissais des bandeaux à la vierge
- 1365 - Associées maintenant au souvenir de mon amour, les particularités physiques





1337 All these so pleasant moments
Marcel Proust
"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),
translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)
All these so pleasant moments which nothing would ever restore to me again, I cannot indeed say that what made me feel the loss of them was despair. To feel despair, we must still be attached to that life which could end only in disaster. I had been in despair at Balbec when I saw the day break and realised that none of the days to come could ever be a happy day for me, I had remained fairly selfish since then, but the self to which I was now attached, the self which constituted those vital reserves that were set in action by the instinct of self-preservation, this self was no longer alive; when I thought of my strength, of my vital force, of the best elements in myself, I thought of a certain treasure which I had possessed (which I had been alone in possessing since other people could not know exactly the sentiment, concealed in myself, which it had inspired in me) and which no one could ever again take from me since I possessed it no longer.