1310 - Le résultat de cette lettre me paraissant certain, je regrettai de l’avoir envoyée

Le résultat de cette lettre me paraissant certain, je regrettai de l’avoir envoyée. Car en me représentant le retour, en somme si aisé, d’Albertine, brusquement toutes les raisons qui rendaient notre mariage une chose mauvaise pour moi revinrent avec toute leur force. J’espérais qu’elle refuserait de revenir. J’étais en train de calculer que ma liberté, tout l’avenir de ma vie étaient suspendus à son refus ; que j’avais fait une folie d’écrire ; que j’aurais dû reprendre ma lettre hélas partie, quand Françoise en me donnant aussi le journal qu’elle venait de monter me la rapporta. Elle ne savait pas avec combien de timbres elle devait l’affranchir. Mais aussitôt je changeai d’avis ; je souhaitais qu’Albertine ne revînt pas, mais je voulais que cette décision vînt d’elle pour mettre fin à mon anxiété, et je résolus de rendre la lettre à Françoise. J’ouvris le journal, il annonçait une représentation de la Berma. Alors je me souvins des deux façons différentes dont j’avais écouté Phèdre, et ce fut maintenant d’une troisième que je pensai à la scène de la déclaration. Il me semblait que ce que je m’étais si souvent récité à moi-même, et que j’avais écouté au théâtre, c’était l’énoncé des lois que je devais expérimenter dans ma vie. Il y a dans notre âme des choses auxquelles nous ne savons pas combien nous tenons. Ou bien si nous vivons sans elles, c’est parce que nous remettons de jour en jour, par peur d’échouer, ou de souffrir, d’entrer en leur possession. C’est ce qui m’était arrivé pour Gilberte quand j’avais cru renoncer à elle. Qu’avant le moment où nous sommes tout à fait 56 détachés de ces choses — moment bien postérieur à celui où nous nous en croyons détachés — la jeune fille que nous aimons, par exemple, se fiance, nous sommes fous, nous ne pouvons plus supporter la vie qui nous paraissait si mélancoliquement calme. Ou bien si la chose est en notre possession, nous croyons qu’elle nous est à charge, que nous nous en déferions volontiers. C’est ce qui m’était arrivé pour Albertine. Mais que par un départ l’être indifférent nous soit retiré, et nous ne pouvons plus vivre. Or l’« argument » de Phèdre ne réunissait-il pas les deux cas ? Hippolyte va partir. Phèdre qui jusque-là a pris soin de s’offrir à son inimitié, par scrupule, dit-elle, ou plutôt lui fait dire le poète, parce qu’elle ne voit pas à quoi elle arriverait et qu’elle ne se sent pas aimée, Phèdre n’y tient plus. Elle vient lui avouer son amour, et c’est la scène que je m’étais si souvent récitée : « On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous. » Sans doute cette raison du départ d’Hippolyte est accessoire, peut-on penser, à côté de celle de la mort de Thésée. Et de même quand, quelques vers plus loin, Phèdre fait un instant semblant d’avoir été mal comprise : « Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire », on peut croire que c’est parce qu'Hippolyte a repoussé sa déclaration : « Madame, oubliez-vous que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux ? » Mais il n’aurait pas eu cette indignation, que, devant le bonheur atteint, Phèdre aurait pu avoir le même sentiment qu’il valait peu de chose. Mais dès qu’elle voit qu’il n’est pas atteint, qu’Hippolyte croit avoir mal compris et s’excuse, alors, comme moi voulant rendre à Françoise ma lettre, elle veut que le refus vienne de lui, elle veut pousser jusqu’au bout sa chance : « Ah ! cruel, tu m’as trop entendue. » Et il n’y a pas jusqu’aux duretés qu’on m’avait racontées de Swann envers Odette, ou de moi à l’égard d’Albertine, duretés qui substituèrent à l’amour antérieur un nouvel amour, fait de pitié, d’attendrissement, de besoin 57 d’effusion et qui ne fait que varier le premier, qui ne se trouvent aussi dans cette scène : « Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins. Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes. » La preuve que le « soin de sa gloire » n’est pas ce à quoi tient le plus Phèdre, c’est qu’elle pardonnerait à Hippolyte et s’arracherait aux conseils d’Œnone si elle n’apprenait à ce moment qu’Hippolyte aime Aricie. Tant la jalousie, qui en amour équivaut à la perte de tout bonheur, est plus sensible que la perte de la réputation. C’est alors qu’elle laisse Œnone (qui n’est que le nom de la pire partie d’elle-même) calomnier Hippolyte sans se charger « du soin de le défendre » et envoie ainsi celui qui ne veut pas d’elle à un destin dont les calamités ne la consolent d’ailleurs nullement elle-même, puisque sa mort volontaire suit de près la mort d’Hippolyte. C’est du moins ainsi, en réduisant la part de tous les scrupules « jansénistes », comme eût dit Bergotte, que Racine a donnés à Phèdre pour la faire paraître moins coupable, que m’apparaissait cette scène, sorte de prophétie des épisodes amoureux de ma propre existence. Ces réflexions n’avaient d’ailleurs rien changé à ma détermination, et je tendis ma lettre à Françoise pour qu’elle la mît enfin à la poste, afin de réaliser auprès d’Albertine cette tentative qui me paraissait indispensable depuis que j’avais appris qu’elle ne s’était pas effectuée. Et sans doute, nous avons tort de croire que l’accomplissement de notre désir soit peu de chose, puisque dès que nous croyons qu’il peut ne pas se réaliser nous y tenons de nouveau, et ne trouvons qu’il ne valait pas la peine de le poursuivre que quand nous sommes bien sûrs de ne le pas manquer. Et pourtant on a raison aussi. Car si cet accomplissement, si le bonheur ne paraissent petits que par la certitude, cependant ils sont quelque chose d’instable d’où ne peuvent sortir que des chagrins. Et les chagrins seront d’autant plus forts que le désir aura été plus complètement accompli, 58 plus impossibles à supporter que le bonheur aura été, contre la loi de nature, quelque temps prolongé, qu’il aura reçu la consécration de l’habitude. Dans un autre sens aussi, les deux tendances, dans l’espèce celle qui me faisait tenir à ce que ma lettre partît, et, quand je la croyais partie, à la regretter, ont l’une et l’autre en elles leur vérité. Pour la première, il est trop compréhensible que nous courrions après notre bonheur — ou notre malheur — et qu’en même temps nous souhaitions de placer devant nous, par cette action nouvelle qui va commencer à dérouler ses conséquences, une attente qui ne nous laisse pas dans le désespoir absolu, en un mot que nous cherchions à faire passer par d’autres formes que nous nous imaginons devoir nous être moins cruelles le mal dont nous souffrons. Mais l’autre tendance n’est pas moins importante, car, née de la croyance au succès de notre entreprise, elle est tout simplement le commencement anticipé de la désillusion que nous éprouverions bientôt en présence de la satisfaction du désir, le regret d’avoir fixé pour nous, aux dépens des autres qui se trouvent exclues, cette forme du bonheur. J’avais donné la lettre à Françoise en lui demandant d’aller vite la mettre à la poste. Dès que ma lettre fut partie je conçus de nouveau le retour d’Albertine comme imminent. Il ne laissait pas de mettre dans ma pensée de gracieuses images qui neutralisaient bien un peu par leur douceur les dangers que je voyais à ce retour. La douceur, perdue depuis si longtemps, de l’avoir auprès de moi m’enivrait.



1310 As this letter seemed to me to be certain of its effect

Marcel Proust

"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),

translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)

As this letter seemed to me to be certain of its effect, I began to regret that I had sent it. For as I pictured to myself the return (so natural, after all), of Albertine, immediately all the reasons which made our marriage a thing disastrous to myself returned in their fullest force. I hoped that she would refuse to come back. I was engaged in calculating that my liberty, my whole future depended upon her refusal, that I had been mad to write to her, that I ought to have retrieved my letter which, alas, had gone, when Françoise, with the newspaper which she had just brought upstairs, handed it back to me. She was not certain how many stamps it required. But immediately I changed my mind; I hoped that Albertine would not return, but I wished the decision to come from her, so as to put an end to my anxiety, and I handed the letter back to Françoise. I opened the newspaper; it announced a performance by Berma. Then I remembered the two different attitudes in which I had listened to Phèdre, and it was now in a third attitude that I thought of the declaration scene. It seemed to me that what I had so often repeated to myself, and had heard recited in the theatre, was the statement of the laws of which I must make experience in my life. There are in our soul things to which we do not realise how strongly we are attached. Or else, if we live without them, it is because we put off from day to day, from fear of failure, or of being made to suffer, entering into possession of them. This was what had happened to me in the case of Gilberte when I thought that I had given her up. If before the moment in which we are entirely detached from these things—a moment long subsequent to that in which we suppose ourselves to have been detached from them—the girl with whom we are in love becomes, for instance, engaged to some one else, we are mad, we can no longer endure the life which appeared to us to be so sorrowfully calm. Or else, if we are in control of the situation, we feel that she is a burden, we would gladly be rid of her. Which was what had happened to me in the case of Albertine. But let a sudden departure remove the unloved creature from us, we are unable to survive. But did not the plot of Phèdre combine these two cases? Hippolyte is about to leave. Phèdre, who until then has taken care to court his hostility, from a scruple of conscience, she says, or rather the poet makes her say, because she is unable to foresee the consequences and feels that she is not loved, Phèdre can endure the situation no longer. She comes to him to confess her love, and this was the scene which I had so often repeated to myself:

On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous....

Doubtless this reason for the departure of Hippolyte is less decisive, we may suppose, than the death of Thésée. And similarly when, a few lines farther on, Phèdre pretends for a moment that she has been misunderstood:

Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire?

we may suppose that it is because Hippolyte has repulsed her declaration.

Madame, oubliez-vous
Que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux?

But there would not have been this indignation unless, in the moment of a consummated bliss, Phèdre could have had the same feeling that it amounted to little or nothing. Whereas, as soon as she sees that it is not to be consummated, that Hippolyte thinks that he has misunderstood her and makes apologies, then, like myself when I decided to give my letter back to Françoise, she decides that the refusal must come from him, decides to stake everything upon his answer:

Ah! cruel, tu m’as trop entendue.

And there is nothing, not even the harshness with which, as I had been told, Swann had treated Odette, or I myself had treated Albertine, a harshness which substituted for the original love a new love composed of pity, emotion, of the need of effusion, which is only a variant of the former love, that is not to be found also in this scene:

Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.

What proves that it is not to the ‘thought of her own fame’ that Phèdre attaches most importance is that she would forgive Hippolyte and turn a deaf ear to the advice of Oenone had she not learned at the same instant that Hippolyte was in love with Aricie. So it is that jealousy, which in love is equivalent to the loss of all happiness, outweighs any loss of reputation. It is then that she allows Oenone (which is merely a name for the baser part of herself) to slander Hippolyte without taking upon herself the ‘burden of his defence’ and thus sends the man who will have none of her to a fate the calamities of which are no consolation, however, to herself, since her own suicide follows immediately upon the death of Hippolyte. Thus at least it was, with a diminution of the part played by all the ‘Jansenist scruples,’ as Bergotte would have said, which Racine ascribed to Phèdre to make her less guilty, that this scene appeared to me, a sort of prophecy of the amorous episodes in my own life. These reflexions had, however, altered nothing of my determination, and I handed my letter to Françoise so that she might post it after all, in order to carry into effect that appeal to Albertine which seemed to me to be indispensable, now that I had learned that my former attempt had failed. And no doubt we are wrong when we suppose that the accomplishment of our desire is a small matter, since as soon as we believe that it cannot be realised we become intent upon it once again, and decide that it was not worth our while to pursue it only when we are quite certain that our attempt will not fail. And yet we are right also. For if this accomplishment, if our happiness appear of small account only in the light of certainty, nevertheless they are an unstable element from which only trouble can arise. And our trouble will be all the greater the more completely our desire will have been accomplished, all the more impossible to endure when our happiness has been, in defiance of the law of nature, prolonged for a certain period, when it has received the consecration of habit. In another sense as well, these two tendencies, by which I mean that which made me anxious that my letter should be posted, and, when I thought that it had gone, my regret that I had written it, have each of them a certain element of truth. In the case of the first, it is easily comprehensible that we should go in pursuit of our happiness—or misery—and that at the same time we should hope to keep before us, by this latest action which is about to involve us in its consequences, a state of expectancy which does not leave us in absolute despair, in a word that we should seek to convert into other forms, which, we imagine, must be less painful to us, the malady from which we are suffering. But the other tendency is no less important, for, born of our belief in the success of our enterprise, it is simply an anticipation of the disappointment which we should very soon feel in the presence of a satisfied desire, our regret at having fixed for ourselves, at the expense of other forms which are necessarily excluded, this form of happiness. I had given my letter to Françoise and had asked her to go out at once and post it. As soon as the letter had gone, I began once more to think of Albertine’s return as imminent. It did not fail to introduce into my mind certain pleasing images which neutralised somewhat by their attractions the dangers that I foresaw in her return. The pleasure, so long lost, of having her with me was intoxicating.