1308 - J’écrivis à Albertine

J’écrivis à Albertine :

« Mon amie, j’allais justement vous écrire, et je vous remercie de me dire que si j’avais eu besoin de vous, vous seriez accourue ; c’est bien de votre part de comprendre d’une façon aussi élevée le dévouement à un ancien ami, et mon estime pour vous ne peut qu’en être accrue. Mais non, je ne vous l’avais pas demandé et ne vous le demanderai pas ; nous revoir, au moins d’ici bien longtemps, ne vous serait peut-être pas pénible, jeune fille insensible. À moi que vous avez cru parfois si indifférent, cela le serait beaucoup. La vie nous a séparés. Vous avez pris une décision que je crois très sage et que vous avez prise au moment voulu, avec un pressentiment merveilleux, car vous êtes partie le jour où je venais de recevoir l’assentiment de ma mère à demander votre main. Je vous l’aurais dit à mon réveil, quand j’ai eu sa lettre (en même temps que la vôtre). Peut-être auriez-vous eu peur de me faire de la peine en partant là-dessus. Et nous aurions peut-être lié nos vies par ce qui aurait été pour nous, qui sait ? le pire malheur. Si cela avait dû être, soyez bénie pour votre sagesse. Nous en perdrions tout le fruit en nous revoyant. Ce n’est pas que ce ne serait pas pour moi une tentation. Mais je n’ai pas 51 grand mérite à y résister. Vous savez l’être inconstant que je suis et comme j’oublie vite. Vous me l’avez dit souvent, je suis surtout un homme d’habitudes. Celles que je commence à prendre sans vous ne sont pas encore bien fortes. Évidemment, en ce moment, celles que j’avais avec vous et que votre départ a troublées sont encore les plus fortes. Elles ne le seront plus bien longtemps. Même, à cause de cela, j’avais pensé à profiter de ces quelques derniers jours où nous voir ne serait pas encore pour moi ce que ce sera dans une quinzaine, plus tôt peut-être (pardonnez-moi ma franchise) : un dérangement, — j’avais pensé à en profiter, avant l’oubli final, pour régler avec vous de petites questions matérielles où vous auriez pu, bonne et charmante amie, rendre service à celui qui s’est cru cinq minutes votre fiancé. Comme je ne doutais pas de l’approbation de ma mère, comme, d’autre part, je désirais que nous ayons chacun toute cette liberté dont vous m’aviez trop gentiment et abondamment fait un sacrifice qui se pouvait admettre pour une vie en commun de quelques semaines, mais qui serait devenu aussi odieux à vous qu’à moi maintenant que nous devions passer toute notre vie ensemble (cela me fait presque de la peine en vous écrivant de penser que cela a failli être, qu’il s’en est fallu de quelques secondes), j’avais pensé à organiser notre existence de la façon la plus indépendante possible, et pour commencer j’avais voulu que vous eussiez ce yacht où vous auriez pu voyager pendant que, trop souffrant, je vous eusse attendue au port (j’avais écrit à Elstir pour lui demander conseil, comme vous aimez son goût), et pour la terre j’avais voulu que vous eussiez votre automobile à vous, rien qu’à vous, dans laquelle vous sortiriez, vous voyageriez à votre fantaisie. Le yacht était déjà presque prêt, il s’appelle, selon votre désir exprimé à Balbec, le Cygne. Et me rappelant que vous préfériez à toutes les autres les voitures Rolls, j’en 52 avais commandé une. Or maintenant que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n’espère pas vous faire accepter le bateau ni la voiture (pour moi ils ne pourraient servir à rien), j’avais pensé — comme je les avais commandés à un intermédiaire, mais en donnant votre nom — que vous pourriez peut-être en les décommandant, vous, m’éviter le yacht et cette voiture devenus inutiles. Mais pour cela, et pour bien d’autres choses, il aurait fallu causer. Or je trouve que tant que je suis susceptible de vous réaimer, ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou, pour un bateau à voiles et une Rolls Royce, de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie puisque vous estimez qu’il est de vivre loin de moi. Non, je préfère garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d’eux et qu’ils ont chance de rester toujours, l’un au port, désarmé, l’autre à l’écurie, je ferai graver sur le ... (mon Dieu, je n’ose pas mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous choquerait) du yacht ces vers de Mallarmé que vous aimiez :

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

» Vous vous rappelez — c’est le poème qui commence par : Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui... Hélas, « aujourd’hui » n’est plus ni vierge, ni beau. Mais ceux qui comme moi savent qu’ils en feront bien vite un « demain » supportable ne sont guère supportables. Quant à la Rolls, elle eût mérité plutôt ces autres vers du même poète que vous disiez ne pouvoir comprendre :

Dis si je ne suis pas joyeux
Tonnerre et rubis aux moyeux
De voir en l’air que ce feu troue

53

Avec des royaumes épars
Comme mourir pourpre la roue
Du seul vespéral de mes chars.

» Adieu pour toujours, ma petite Albertine, et merci encore de la bonne promenade que nous fîmes ensemble la veille de notre séparation. J’en garde un bien bon souvenir. »

« P.-S. — Je ne réponds pas à ce que vous me dites de prétendues propositions que Saint-Loup (que je ne crois d’ailleurs nullement en Touraine) aurait faites à votre tante. C’est du Sherlock Holmes. Quelle idée vous faites-vous de moi ? »



1308 I wrote to Albertine

Marcel Proust

"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),

translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)

I wrote to Albertine:

“My dear, I was just about to write to you, and I thank you for telling me that if I had been in need of you you would have come at once; it is like you to have so exalted a sense of devotion to an old friend, which can only increase my regard for you. But no, I did not ask and I shall not ask you to return; our meeting—for a long time to come—might not be painful, perhaps, to you, a heartless girl. To me whom at times you have thought so cold, it would be most painful. Life has driven us apart. You have made a decision which I consider very wise, and which you have made at the right moment, with a marvellous presentiment, for you left me on the day on which I had just received my mother’s consent to my asking you to marry me. I would have told you this when I awoke, when I received her letter (at the same moment as yours). Perhaps you would have been afraid of distressing me by leaving immediately after that. And we should perhaps have united our lives in what would have been for us (who knows?) misery. If this is what was in store for us, then I bless you for your wisdom. We should lose all the fruit of it were we to meet again. This is not to say that I should not find it a temptation. But I claim no great credit for resisting it. You know what an inconstant person I am and how quickly I forget. You have told me often, I am first and foremost a man of habit. The habits which I am beginning to form in your absence are not as yet very strong. Naturally, at this moment, the habits that I had when you were with me, habits which your departure has upset, are still the stronger. They will not remain so for very long. For that reason, indeed, I had thought of taking advantage of these last few days in which our meeting would not yet be for me what it will be in a fortnight’s time, perhaps even sooner (forgive my frankness): a disturbance,—I had thought of taking advantage of them, before the final oblivion, in order to settle certain little material questions with you, in which you might, as a good and charming friend, have rendered a service to him who for five minutes imagined himself your future husband. As I never expected that my mother would approve, as on the other hand I desired that we should each of us enjoy all that liberty of which you had too generously and abundantly made a sacrifice which might be admissible had we been living together for a few weeks, but would have become as hateful to you as to myself now that we were to spend the rest of our lives together (it almost hurts me to think as I write to you that this nearly happened, that the news came only a moment too late), I had thought of organising our existence in the most independent manner possible, and, to begin with, I wished you to have that yacht in which you could go cruising while I, not being well enough to accompany you, would wait for you at the port (I had written to Elstir to ask for his advice, since you admire his taste), and on land I wished you to have a motor-car to yourself, for your very own, in which you could go out, could travel wherever you chose. The yacht was almost ready; it is named, after a wish that you expressed at Balbec, le Cygne. And remembering that your favourite make of car was the Rolls, I had ordered one. But now that we are never to meet again, as I have no hope of persuading you to accept either the vessel or the car (to me they would be quite useless), I had thought—as I had ordered them through an agent, but in your name—that you might perhaps by countermanding them, yourself, save me the expense of the yacht and the car which are no longer required. But this, and many other matters, would need to be discussed. Well, I find that so long as I am capable of falling in love with you again, which will not be for long, it would be madness, for the sake of a sailing-vessel and a Rolls-Royce, to meet again and to risk the happiness of your life since you have decided that it lies in your living apart from myself. No, I prefer to keep the Rolls and even the yacht. And as I shall make no use of them and they are likely to remain for ever, one in its dock, dismantled, the other in its garage, I shall have engraved upon the yacht (Heavens, I am afraid of misquoting the title and committing a heresy which would shock you) those lines of Mallarmé which you used to like:

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

You remember—it is the poem that begins:

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui...

Alas, to-day is no longer either virginal or fair. But the men who know, as I know, that they will very soon make of it an endurable ‘to-morrow’ are seldom endurable themselves. As for the Rolls, it would deserve rather those other lines of the same poet which you said you could not understand:

Dis si je ne suis pas joyeux
Tonnerre et rubis aux moyeux
De voir en l’air que ce feu troue

Avec des royaumes épars
Comme mourir pourpre la roue
Du seul vespéral de mes chars.

“Farewell for ever, my little Albertine, and thanks once again for the charming drive which we took on the eve of our parting. I retain a very pleasant memory of it.

“P.S. I make no reference to what you tell me of the alleged suggestions which Saint-Loup (whom I do not for a moment believe to be in Touraine) may have made to your aunt. It is just like a Sherlock Holmes story. For what do you take me?”