Une page de Proust au hasard:
1291 - Au fond, nous n’avons faim ni l’un ni l’autre, on aurait pu passer chez les Verdurin, me dit Albertine
« Au fond, nous n’avons faim ni l’un ni l’autre, on aurait pu passer chez les Verdurin, me dit Albertine, c’est leur heure et leur jour. – Mais si vous êtes fâchée contre eux ? – Oh ! il y a beaucoup de cancans contre eux, mais dans le fond ils ne sont pas si mauvais que ça. Mme Verdurin a toujours été très gentille pour moi. Et puis, on ne peut pas être toujours brouillé avec tout le monde. Ils ont des défauts, mais qu’est-ce qui n’en a pas ? – Vous n’êtes pas habillée, il faudrait rentrer vous habiller, il serait bien tard. » J’ajoutai que j’avais envie de goûter. « Oui, vous avez raison, goûtons tout simplement », répondit Albertine, avec cette admirable docilité qui me stupéfiait toujours. Nous nous arrêtâmes dans une grande pâtisserie située presque en dehors de la ville, et qui jouissait à ce moment-là d’une certaine vogue. Une dame allait sortir, qui demanda ses affaires à la pâtissière. Et une fois que cette dame fut partie, Albertine regarda à plusieurs reprises la pâtissière comme si elle voulait attirer son attention, pendant que celle-ci rangeait des tasses, des assiettes des petits fours, car il était déjà tard. Elle s’approchait de moi seulement si je demandais quelque chose. Et il arrivait alors que, comme la pâtissière, d’ailleurs extrêmement grande, était debout pour nous servir et Albertine assise à côté de moi, chaque fois, Albertine, pour tâcher d’attirer son attention, levait verticalement vers elle un regard blond qui était obligé de faire monter d’autant plus haut la prunelle que, la pâtissière étant juste contre nous, Albertine n’avait pas la ressource d’adoucir la pente par l’obliquité du regard. Elle était obligée, sans trop lever la tête, de faire monter ses regards jusqu’à cette hauteur démesurée où étaient les yeux de la pâtissière. Par gentillesse pour moi, Albertine rabaissait vivement ses regards et, la pâtissière n’ayant fait aucune attention à elle, recommençait. Cela faisait une série de vaines élévations implorantes vers une inaccessible divinité. Puis la pâtissières n’eut plus qu’à ranger à une grande table voisine. Là le regard d’Albertine n’avait qu’à être latéral. Mais pas une fois celui de la pâtissière ne se posa sur mon amie. Cela ne m’étonnait pas, car je savais que cette femme, que je connaissais un petit peu, avait des amants, quoique mariée, mais cachait parfaitement ses intrigues, ce qui m’étonnait énormément à cause de sa prodigieuse stupidité. Je regardai cette femme pendant que nous finissions de goûter. Plongée dans ses rangements, elle était presque impolie pour Albertine à force de n’avoir pas un regard pour elle, dont l’attitude n’avait d’ailleurs rien d’inconvenant. L’autre rangeait, rangeait sans fin, sans une distraction. La remise en place des petites cuillers, des couteaux à fruits, eût été confiée, non à cette grande belle femme, mais, par économie de travail humain, à une simple machine, qu’on n’eût pas pu voir isolément aussi complet de l’attention d’Albertine, et pourtant elle ne baissait pas les yeux, ne s’absorbait pas, laissait briller ses yeux, ses charmes, en une attention à son seul travail. Il est vrai que, si cette pâtissière n’eût pas été une femme particulièrement sotte (non seulement c’était sa réputation, mais je le savais par expérience), ce détachement eût pu être un comble d’habileté. Et je sais bien que l’être le plus sot, si son désir ou son intérêt est en jeu, peut, dans ce cas unique, au milieu de la nullité de sa vie stupide, s’adapter immédiatement aux rouages de l’engrenage le plus compliqué ; malgré tout c’eût été une supposition trop subtile pour une femme aussi niaise que la pâtissière. Cette niaiserie prenait même un tour invraisemblable d’impolitesse ! Pas une seule fois elle ne regarda Albertine que, pourtant, elle ne pouvait pas ne pas voir. C’était peu aimable pour mon amie, mais, dans le fond, je fus enchanté qu’Albertine reçût cette petite leçon et vît que souvent les femmes ne faisaient pas attention à elle. Nous quittâmes la pâtisserie, nous remontâmes en voiture, et nous avions déjà repris le chemin de la maison quand j’eus tout à coup regret d’avoir oublié de prendre à part cette pâtissière et de la prier, à tout hasard, de ne pas dire à la dame qui était partie quand nous étions arrivés mon nom et mon adresse, que la pâtissière, à cause de commandes que j’avais souvent faites, devait savoir parfaitement. Il était, en effet, inutile que la dame pût par là apprendre indirectement l’adresse d’Albertine. Mais je trouvai trop long de revenir sur nos pas pour si peu de chose, et que cela aurait l’air d’y donner trop d’importance aux yeux de l’imbécile et menteuse pâtissière. Je songeais seulement qu’il faudrait revenir goûter là, d’ici une huitaine, pour faire cette recommandation et que c’est bien ennuyeux, comme on oublie toujours la moitié de ce qu’on a à dire, de faire les choses les plus simples en plusieurs fois. À ce propos, je ne peux pas dire combien, quand j’y pense, la vie d’Albertine était recouverte de désirs alternés, fugitifs, souvent contradictoires. Sans doute le mensonge la compliquait encore, car, ne se rappelant plus au juste nos conversations, quand elle m’avait dit : « Ah ! voilà une jolie fille et qui jouait bien au golf », et que, lui ayant demandé le nom de cette jeune fille, elle m’avait répondu de cet air détaché, universel, supérieur, qui a sans doute toujours des parties libres, car chaque menteur de cette catégorie l’emprunte chaque fois pour un instant dès qu’il ne veut pas répondre à une question, et il ne lui fait jamais défaut : « Ah ! je ne sais pas (avec regret de ne pouvoir me renseigner), je n’ai jamais su son nom, je la voyais au golf, mais je ne savais pas comment elle s’appelait » ; – si, un mois après, je lui disais : « Albertine, tu sais cette jolie fille dont tu m’as parlé, qui jouait si bien au golf. – Ah ! oui, me répondait-elle sans réflexion, Émilie Daltier, je ne sais pas ce qu’elle est devenue. » Et le mensonge, comme une fortification de campagne, était reporté de la défense du nom, prise maintenant, sur les possibilités de la retrouver. « Ah ! je ne sais pas, je n’ai jamais su son adresse. Je ne vois personne qui pourrait vous dire cela. Oh ! non, Andrée ne l’a pas connue. Elle n’était pas de notre petite bande, aujourd’hui si divisée. » D’autres fois, le mensonge était comme un vilain aveu : « Ah ! si j’avais trois cent mille francs de rente... » Elle se mordait les lèvres. « Hé bien, que ferais-tu ? – Je te demanderais, disait-elle en m’embrassant, la permission de rester chez toi. Où pourrais-je être plus heureuse ? » Mais, même en tenant compte des mensonges, il était incroyable à quel point de vue sa vie était successive, et fugitifs ses plus grands désirs. Elle était folle d’une personne, et au bout de trois jours n’eût pas voulu recevoir sa visite. Elle ne pouvait pas attendre une heure que je lui eusse fait acheter des toiles et des couleurs, car elle voulait se remettre à la peinture. Pendant deux jours elle s’impatientait, avait presque des larmes, vite séchées, d’enfants à qui on a ôté sa nourrice. Et cette instabilité de ses sentiments à l’égard des êtres, des choses, des occupations, des arts, des pays, était en vérité si universelle, que, si elle a aimé l’argent, ce que je ne crois pas, elle n’a pas pu l’aimer plus longtemps que le reste. Quand elle disait : « Ah ! si j’avais trois cent mille francs de rente ! » même si elle exprimait une pensée mauvaise mais bien peu durable, elle n’eût pu s’y rattacher plus longtemps qu’au désir d’aller aux Rochers, dont l’édition de Mme de Sévigné de ma grand’mère lui avait montré l’image, de retrouver une amie de golf, de monter en aéroplane, d’aller passer la Noël avec sa tante, ou de se remettre à la peinture.
SCENARIO ALBERTINE
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PROUST
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