Une page de Proust au hasard:
1290 - Ce jour-là et le lendemain nous sortîmes ensemble, puisque Albertine ne voulait plus sortir avec Andrée
Ce jour-là et le lendemain nous sortîmes ensemble, puisque Albertine ne voulait plus sortir avec Andrée. Je ne lui parlai même pas du yacht. Ces promenades m’avaient calmé tout à fait. Mais elle avait continué, le soir, à m’embrasser de la même manière nouvelle, de sorte que j’étais furieux. Je ne pouvais plus y voir qu’une manière de me montrer qu’elle me boudait, et qui me paraissait trop ridicule après les gentillesses que je ne cessais de lui faire. Aussi, n’ayant plus d’elle même les satisfactions charnelles auxquelles je tenais, la trouvant laide dans la mauvaise humeur, sentis-je plus vivement la privation de toutes les femmes et des voyages dont ces premiers beaux jours réveillaient en moi le désir. Grâce sans doute au souvenir épars des rendez-vous oubliés que j’avais eus, collégien encore, avec des femmes, sous la verdure déjà épaisse, cette région du printemps où le voyage de notre demeure errante à travers les saisons venait depuis trois jours de s’arrêter, sous un ciel clément, et dont toutes les routes fuyaient vers des déjeuners à la campagne, des parties de canotage, des parties de plaisir, me semblait le pays des femmes aussi bien qu’il était celui des arbres, et le pays où le plaisir, partout offert, devenait permis à mes forces convalescentes. La résignation à la paresse, la résignation à la chasteté, à ne connaître le plaisir qu’avec une femme que je n’aimais pas, la résignation à rester dans ma chambre, à ne pas voyager, tout cela était possible dans l’ancien monde où nous étions la veille encore, dans le monde vide de l’hiver, mais non plus dans cet univers nouveau, feuillu, où je m’étais éveillé comme un jeune Adam pour qui se pose pour la première fois le problème de l’existence, du bonheur, et sur qui ne pèse pas l’accumulation des solutions négatives antérieures. La présence d’Albertine me pesait, et, maussade, je la regardais donc, en sentant que c’était un malheur que nous n’eussions pas rompu. Je voulais aller à Venise, je voulais, en attendant, aller au Louvre voir des tableaux vénitiens, et, au Luxembourg, les deux Elstir qu’à ce qu’on venait de m’apprendre, la princesse de Guermantes venait de vendre à ce musée, ceux que j’avais tant admirés, les « Plaisirs de la Danse » et le « Portrait de la famille X... » Mais j’avais peur que, dans le premier, certaines poses lascives ne donnassent à Albertine un désir, une nostalgie de réjouissances populaires, la faisant se dire que peut-être une certaine vie qu’elle n’avait pas menée, une vie de feux d’artifice et de guinguettes, avait du bon. Déjà d’avance, je craignais que, le 14 juillet, elle me demandât d’aller à un bal populaire, et je rêvais d’un événement impossible qui eût supprimé cette fête. Et puis il y avait aussi là-bas, dans les Elstir, des nudités de femmes dans des paysages touffus du Midi qui pouvaient faire penser Albertine à certains plaisirs, bien qu’Elstir, lui (mais ne rabaisserait-elle pas l’œuvre ?), n’y eût vu que la beauté sculpturale, pour mieux dire, la beauté de blancs monuments que prennent des corps de femmes assis dans la verdure. Aussi je me résignai à renoncer à cela et je voulus partir pour aller à Versailles. Albertine était restée dans sa chambre, à lire, dans son peignoir de Fortuny. Je lui demandai si elle voulait venir à Versailles. Elle avait cela de charmant qu’elle était toujours prête à tout, peut-être par cette habitude qu’elle avait autrefois de vivre la moitié du temps chez les autres, et comme elle s’était décidée à venir à Paris, en deux minutes, elle me dit : « Je peux venir comme cela, nous ne descendrons pas de voiture. » Elle hésita une seconde entre deux manteaux pour cacher sa robe de chambre – comme elle eût fait entre deux amis différents à emmener – en prit un bleu sombre, admirable, piqua une épingle dans un chapeau. En une minute elle fut prête, avant que j’eusse pris mon paletot, et nous allâmes à Versailles. Cette rapidité même, cette docilité absolue me laissèrent plus rassuré, comme si, en effet, j’eusse eu, sans avoir aucun motif précis d’inquiétude, besoin de l’être. « Tout de même, je n’ai rien à craindre, elle fait ce que je lui demande, malgré le bruit de la fenêtre de l’autre nuit. Dès que j’ai parlé de sortir, elle a jeté ce manteau bleu sur son peignoir et elle est venue, ce n’est pas ce que ferait une révoltée, une personne qui ne serait plus bien avec moi », me disais-je tandis que nous allions à Versailles. Nous y restâmes longtemps. Le ciel tout entier était fait de ce bleu radieux et un peu pâle comme le promeneur couché dans un champ le voit parfois au-dessus de sa tête, mais tellement uni, tellement profond, qu’on sent que le bleu dont il est fait a été employé sans aucun alliage, et avec une si inépuisable richesse qu’on pourrait approfondir de plus en plus sa substance sans rencontrer un atome d’autre chose que de ce même bleu. Je pensais à ma grand’mère qui aimait dans l’art humain, dans la nature, la grandeur, et qui se plaisait à regarder monter dans ce même bleu le clocher de Saint-Hilaire. Soudain j’éprouvai de nouveau la nostalgie de ma liberté perdue en entendant un bruit que je ne reconnus pas d’abord et que ma grand’mère eût, lui aussi, tant aimé. C’était comme le bourdonnement d’une guêpe « Tiens, me dit Albertine, il y a un aéroplane, il est très haut, très haut. » Je regardais tout autour de moi, mais je ne voyais, sans aucune tache noire, que la pâleur intacte du bleu sans mélange. J’entendais pourtant toujours le bourdonnement des ailes qui tout d’un coup entrèrent dans le champ de ma vision. Là-haut, de minuscules ailes brunes et brillantes fronçaient le bleu uni du ciel inaltérable. J’avais pu enfin attacher le bourdonnement à sa cause, à ce petit insecte qui trépidait là-haut, sans doute à bien deux mille mètres de hauteur ; je le voyais bruire. Peut-être, quand les distances sur terre n’étaient pas encore depuis longtemps abrégées par la vitesse comme elles le sont aujourd’hui, le sifflet d’un train passant à deux kilomètres était-il pourvu de cette beauté qui maintenant, pour quelque temps encore, nous émeut dans le bourdonnement d’un aéroplane à deux mille mètres, à l’idée que les distances parcourues dans ce voyage vertical sont les mêmes que sur le sol et que, dans cette autre direction, où les mesures nous apparaissent autres parce que l’abord nous en semblait inaccessible, un aéroplane à deux mille mètres n’est pas plus loin qu’un train à deux kilomètres, est plus près même, le trajet identique s’effectuant dans un milieu plus pur, sans séparation entre le voyageur et son point de départ, de même que sur mer ou dans les plaines, par un temps calme, le remous d’un navire déjà loin ou le souffle d’un seul zéphyr raye l’océan des eaux ou des blés.
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