Une page de Proust au hasard:
1282 - Mais je peux au moins croire que Baudelaire n’est pas sincère. Tandis que Dostoïevski
Mais je peux au moins croire que Baudelaire n’est pas sincère. Tandis que Dostoïevski... Tout cela me semble aussi loin de moi que possible, à moins que j’aie en moi des parties que j’ignore, car on ne se réalise que successivement. Chez Dostoïevski je trouve des puits excessivement profonds, mais sur quelques points isolés de l’âme humaine. Mais c’est un grand créateur. D’abord, le monde qu’il peint a vraiment l’air d’avoir été créé par lui. Tous ces bouffons qui reviennent sans cesse, tous ces Lebedev, Karamazoff, Ivolguine, Segreff, cet incroyable cortège, c’est une humanité plus fantastique que celle qui peuple la Ronde de Nuit de Rembrandt. Et peut-être n’est-elle fantastique que de la même manière, par l’éclairage et le costume, et est-elle, au fond, courante. En tous cas elle est à la fois pleine de vérités profondes et uniques, n’appartenant qu’à Dostoïevski. Cela a presque l’air, ces bouffons, d’un emploi qui n’existe plus, comme certains personnages de la comédie antique, et pourtant comme ils révèlent des aspects vrais de l’âme humaine ! Ce qui m’assomme, c’est la manière solennelle dont on parle et dont on écrit sur Dostoïevski. Avez-vous remarqué le rôle que l’amour-propre et l’orgueil jouent chez ses personnages ? On dirait que pour lui l’amour et la haine la plus éperdue, la bonté et la traîtrise, la timidité et l’insolence, ne sont que deux états d’une même nature, l’amour-propre, l’orgueil empêchant Aglaé, Nastasia, le Capitaine dont Mitia tire la barbe, Krassotkine, l’ennemi-ami d’Alioscha, de se montrer tels qu’ils sont en réalité. Mais il y a encore bien d’autres grandeurs. Je connais très peu de ses livres. Mais n’est-ce pas un motif sculptural et simple, digne de l’art le plus antique, une frise interrompue et reprise où se dérouleraient la Vengeance et l’Expiation, que le crime du père Karamazoff engrossant la pauvre folle, le mouvement mystérieux, animal, inexpliqué, par lequel la mère, étant à son insu l’instrument des vengeances du destin, obéissant aussi obscurément à son instinct de mère, peut-être à un mélange de ressentiment et de reconnaissance physique pour le violateur, va accoucher chez le père Karamazoff ? Ceci, c’est le premier épisode, mystérieux, grand, auguste, comme une création de la Femme dans les sculptures d’Orvieto. Et en réplique, le second épisode, plus de vingt ans après, le meurtre du père Karamazoff, l’infamie sur la famille Karamazoff par ce fils de la folle, Smerdiakoff, suivi peu après d’un même acte aussi mystérieusement sculptural et inexpliqué, d’une beauté aussi obscure et naturelle que l’accouchement dans le jardin du père Karamazoff, Smerdiakoff se pendant, son crime accompli. Quant à Dostoïevski, je ne le quittais pas tant que vous croyez en parlant de Tolstoï, qui l’a beaucoup imité. Chez Dostoïevski il y a, concentré et grognon, beaucoup de ce qui s’épanouira chez Tolstoï. Il y a, chez Dostoïevski, cette maussaderie anticipée des primitifs que les disciples éclairciront. – Mon petit, comme c’est assommant que vous soyez si paresseux. Regardez comme vous voyez la littérature d’une façon plus intéressante qu’on ne nous la faisait étudier ; les devoirs qu’on nous faisait faire sur Esther : « Monsieur », vous vous rappelez », me dit-elle en riant, moins pour se moquer de ses maîtres et d’elle-même que pour le plaisir de retrouver dans sa mémoire, dans notre mémoire commune, un souvenir déjà un peu ancien. Mais tandis qu’elle me parlait, et comme je pensais à Vinteuil, à son tour c’était l’autre hypothèse, l’hypothèse matérialiste, celle du néant, qui se présentait à moi. Je me mettais à douter, je me disais qu’après tout il se pourrait que, si les phrases de Vinteuil semblaient l’expression de certains états de l’âme, analogues à celui que j’avais éprouvé en goûtant la madeleine trempée dans la tasse de thé, rien ne m’assurait que le vague de tels états fût une marque de leur profondeur, mais seulement de ce que nous n’avons pas encore su les analyser, qu’il n’y aurait donc rien de plus réel en eux que dans d’autres. Pourtant ce bonheur, ce sentiment de certitude dans le bonheur pendant que je buvais la tasse de thé, que je respirais aux Champs-Élysées une odeur de vieux bois, ce n’était pas une illusion. En tous cas, me disait l’esprit du doute, même si ces états sont dans la vie plus profonds que d’autres, et sont inanalysables à cause de cela même, parce qu’ils mettent en jeu trop de forces dont nous ne nous sommes pas encore rendu compte, le charme de certaines phrases de Vinteuil fait penser à eux parce qu’il est lui aussi inanalysable, mais cela ne prouve pas qu’il ait la même profondeur ; la beauté d’une phrase de musique pure paraît facilement l’image ou, du moins, la parente d’une impression intellectuelle que nous avons eue, mais simplement parce qu’elle est inintellectuelle. Et pourquoi, alors, croyons-nous particulièrement profondes ces phrases mystérieuses qui hantent certains ouvrages et ce septuor de Vinteuil ?
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