1281 - Les phrases de Vinteuil me firent penser à la petite phrase et je dis à Albertine

Les phrases de Vinteuil me firent penser à la petite phrase et je dis à Albertine qu’elle avait été comme l’hymne national de l’amour de Swann et d’Odette, « les parents de Gilberte que vous connaissez. Vous m’avez dit qu’elle n’avait pas mauvais genre. Mais n’a-t-elle pas essayé d’avoir des relations avec vous ? Elle m’a parlé de vous. – Oui, comme ses parents la faisaient chercher en voiture au cours, par les trop mauvais temps, je crois qu’elle me ramena une fois et m’embrassa », dit-elle au bout d’un moment ; en riant et comme si c’était une confidence amusante. « Elle me demanda tout d’un coup si j’aimais les femmes. » (Mais si elle ne faisait que croire se rappeler que Gilberte l’avait ramenée, comment pouvait-elle dire avec tant de précision que Gilberte lui avait posé cette question bizarre ?) « Même, je ne sais quelle idée baroque me prit de la mystifier, je lui répondis que oui. » (On aurait dit qu’Albertine craignait que Gilberte m’eût raconté cela et qu’elle ne voulût pas que je constatasse qu’elle me mentait.) « Mais nous ne fîmes rien du tout. » (C’était étrange, si elles avaient échangé ces confidences, qu’elles n’eussent rien fait, surtout qu’avant cela même, elles s’étaient embrassées dans la voiture au dire d’Albertine.) « Elle m’a ramenée comme cela quatre ou cinq fois, peut-être un peu plus, et c’est tout. » J’eus beaucoup de peine à ne poser aucune question, mais, me dominant pour avoir l’air de n’attacher à tout cela aucune importance, je revins à Thomas Hardy. « Rappelez-vous les tailleurs de pierre dans Jude l’obscur, dans la Bien-Aimée, les blocs de pierres que le père extrait de l’île venant par bateaux s’entasser dans l’atelier du fils où elles deviennent statues ; dans les Yeux bleus, le parallélisme des tombes, et aussi la ligne parallèle du bateau, et les wagons contigus où sont les deux amoureux, et la morte ; le parallélisme entre la Bien-Aimée où l’homme aime trois femmes et les Yeux bleus où la femme aime trois hommes, etc., et enfin tous ces romans superposables les uns aux autres, comme les maisons verticalement entassées en hauteur sur le sol pierreux de l’île. Je ne peux pas vous parler comme cela en une minute des plus grands, mais vous verriez dans Stendhal un certain sentiment de l’altitude se liant à la vie spirituelle : le lieu élevé où Julien Sorel est prisonnier, la tour au haut de laquelle est enfermé Fabrice, le clocher où l’abbé Barnès s’occupe d’astrologie et d’où Fabrice jette un si beau coup d’œil. Vous m’avez dit que vous aviez vu certains tableaux de Vermeer, vous vous rendez bien compte que ce sont les fragments d’un même monde, que c’est toujours, quelque génie avec lequel ils soient recréés, la même table, le même tapis, la même femme, la même nouvelle et unique beauté, énigme à cette époque où rien ne lui ressemble ni ne l’explique, si on ne cherche pas à l’apparenter par les sujets, mais à dégager l’impression particulière que la couleur produit. Eh bien, cette beauté nouvelle, elle reste identique dans toutes les œuvres de Dostoïevski : la femme de Dostoïevski (aussi particulière qu’une femme de Rembrandt), avec son visage mystérieux, dont la beauté avenante se change brusquement comme si elle avait joué la comédie de la bonté, en une insolence terrible (bien qu’au fond il semble qu’elle soit plutôt bonne), n’est-ce pas toujours la même, que ce soit Nastasia Philipovna écrivant des lettres d’amour à Aglaé et lui avouant qu’elle la hait, ou, dans une visite entièrement identique à celle-là – à celle aussi où Nastasia Philipovna insulte les parents de Vania – Grouchenka, aussi gentille chez Katherina Ivanovna que celle-ci l’avait crue terrible, puis brusquement dévoilant sa méchanceté en insultant Katherina Ivanovna (bien que Grouchenka au fond soit bonne) ; Grouchenka, Nastasia, figures aussi originales, aussi mystérieuses, non pas seulement que les courtisanes de Carpaccio mais que la Bethsabée de Rembrandt. Comme, chez Vermeer, il y a création d’une certaine âme, d’une certaine couleur des étoffes et des lieux, il n’y a pas seulement, chez Dostoïevski, création d’être mais de demeures, et la maison de l’Assassinat, dans Crime et Châtiment, avec son dvornik, n’est-elle pas presque aussi merveilleuse que le chef-d’œuvre de la maison de l’Assassinat dans Dostoïevski, cette sombre, et si longue, et si haute, et si vaste maison de Rogojine où il tue Nastasia Philipovna ? Cette beauté nouvelle et terrible d’une maison, cette beauté nouvelle et mixte d’un visage de femme, voilà ce que Dostoïevski a apporté d’unique au monde, et les rapprochements que des critiques littéraires peuvent faire entre lui et Gogol, ou entre lui et Paul de Kock, n’ont aucun intérêt, étant extérieurs à cette beauté secrète. Du reste, si je t’ai dit que c’est de roman à roman la même scène, c’est au sein d’un même roman que les mêmes scènes, les mêmes personnages se reproduisent si le roman est très long. Je pourrais te le montrer facilement dans la Guerre et la Paix, et certaine scène dans une voiture... – Je n’avais pas voulu vous interrompre, mais puisque je vois que vous quittez Dostoïevski, j’avais peur d’oublier. Mon petit, qu’est-ce que vous avez voulu dire l’autre jour quand vous m’avez dit : « C’est comme le côté Dostoïevski de Mme de Sévigné. » Je vous avoue que je n’ai pas compris. Cela me semble tellement différent. – Venez, petite fille, que je vous embrasse pour vous remercier de vous rappeler si bien ce que je dis, vous retournerez au pianola après. Et j’avoue que ce que j’avais dit là était assez bête. Mais je l’avais dit pour deux raisons. La première est une raison particulière. Il est arrivé que Mme de Sévigné, comme Elstir, comme Dostoïevski, au lieu de présenter les choses dans l’ordre logique, c’est-à-dire en commençant par la cause, nous montre d’abord l’effet, l’illusion qui nous frappe. C’est ainsi que Dostoïevski présente ses personnages. Leurs actions nous apparaissent aussi trompeuses que ces effets d’Elstir où la mer a l’air d’être dans le ciel. Nous sommes tout étonnés d’apprendre que cet homme sournois est au fond excellent, ou le contraire. – Oui, mais un exemple pour Mme de Sévigné. – J’avoue, lui répondis-je en riant, que c’est très tiré par les cheveux, mais enfin je pourrais trouver des exemples. – Mais est-ce qu’il a jamais assassiné quelqu’un, Dostoïevski ? Les romans que je connais de lui pourraient tous s’appeler l’Histoire d’un crime. C’est une obsession chez lui, ce n’est pas naturel qu’il parle toujours de ça. – Je ne crois pas, ma petite Albertine, je connais mal sa vie. Il est certain que, comme tout le monde, il a connu le péché, sous une forme ou sous une autre, et probablement sous une forme que les lois interdisent. En ce sens-là, il devait être un peu criminel, comme ses héros, qui ne le sont d’ailleurs pas tout à fait, qu’on condamne avec des circonstances atténuantes. Et ce n’était même peut-être pas la peine qu’il fût criminel. Je ne suis pas romancier ; il est possible que les créateurs soient tentés par certaines formes de vie qu’ils n’ont pas personnellement éprouvées. Si je vais avec vous à Versailles, comme nous avons convenu, je vous montrerai le portrait de l’honnête homme par excellence, du meilleur des maris, Choderlos de Laclos, qui a écrit le plus effroyablement pervers des livres, et, juste en face, celui de Mme de Genlis qui écrivit des contes moraux et ne se contenta pas de tromper la duchesse d’Orléans, mais la supplicia en détournant d’elle ses enfants. Je reconnais tout de même que chez Dostoïevski cette préoccupation de l’assassinat a quelque chose d’extraordinaire et qui me le rend très étranger. Je suis déjà stupéfait quand j’entends Baudelaire dire :

Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie

N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins

Le canevas banal de nos piteux destins,

C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.