1276 - Si le but d’Albertine était de me rendre du calme

Si le but d’Albertine était de me rendre du calme, elle y réussit en partie ; ma raison, d’ailleurs, ne demandait qu’à me prouver que je m’étais trompé sur les mauvais projets d’Albertine, comme je m’étais peut-être trompé sur ses instincts vicieux. Sans doute je faisais, dans la valeur des arguments que ma raison me fournissait, la part du désir que j’avais de les trouver bons. Mais, pour être équitable et avoir chance de voir la vérité, à moins d’admettre qu’elle ne soit jamais connue que par le pressentiment, par une émanation télépathique, ne fallait-il pas me dire que si ma raison, en cherchant à amener ma guérison, se laissait mener par mon désir, en revanche, en ce qui concernait Mlle Vinteuil, les vices d’Albertine, ses intentions d’avoir une autre vie, son projet de séparation, lesquels étaient les corollaires de ses vices, mon instinct avait pu, lui, pour tâcher de me rendre malade, se laisser égarer par ma jalousie ? D’ailleurs, sa séquestration, qu’Albertine s’arrangeait elle-même si ingénieusement à rendre absolue, en m’ôtant la souffrance m’ôta peu à peu le soupçon, et je pus recommencer, quand le soir ramenait mes inquiétudes, à trouver dans la présence d’Albertine l’apaisement des premiers jours. Assise à côté de mon lit, elle parlait avec moi d’une de ces toilettes ou de ces objets que je ne cessais de lui donner pour tâcher de rendre sa vie plus douce et sa prison plus belle. Albertine n’avait d’abord pensé qu’aux toilettes et à l’ameublement. Maintenant l’argenterie l’intéressait. Aussi avais-je interrogé M. de Charlus sur la vieille argenterie française, et cela parce que, quand nous avions fait le projet d’avoir un yacht, – projet jugé irréalisable par Albertine, et par moi-même chaque fois que, me remettant à croire à sa vertu, ma jalousie diminuant ne comprimait plus d’autres désirs où elle n’avait point de place et qui demandaient aussi de l’argent pour être satisfaits – nous avions à tout hasard, et sans qu’elle crût, d’ailleurs, que nous en aurions jamais un, demandé des conseils à Elstir. Or, tout autant que pour l’habillement des femmes, le goût du peintre était raffiné et difficile pour l’ameublement des yachts. Il n’y admettait que des meubles anglais et de vieille argenterie. Cela avait amené Albertine, depuis que nous étions revenus de Balbec, à lire des ouvrages sur l’art de l’argenterie, sur les poinçons des vieux ciseleurs. Mais la vieille argenterie – ayant été fondue par deux fois, au moment des traités d’Utrecht, quand le Roi lui-même, imité en cela par les grands seigneurs, donna sa vaisselle, et en 1789 – est rarissime. D’autre part, les orfèvres modernes ont eu beau reproduire toute cette argenterie d’après les dessins du Pont-aux-Choux, Elstir trouvait ce vieux neuf indigne d’entrer dans la demeure d’une femme de goût, fût-ce une demeure flottante. Je savais qu’Albertine avait lu la description des merveilles que Roelliers avait faites pour Mme du Barry. Elle mourait d’envie, s’il en existait encore quelques pièces, de les voir, moi de les lui donner. Elle avait même commencé de jolies collections, qu’elle installait avec un goût charmant dans une vitrine et que je ne pouvais regarder sans attendrissement et sans crainte, car l’art avec lequel elle les disposait était celui fait de patience, d’ingéniosité, de nostalgie, de besoin d’oublier, auquel se livrent les captifs. Pour les toilettes, ce qui lui plaisait surtout à ce moment, c’était tout ce que faisait Fortuny. Ces robes de Fortuny, dont j’avais vu l’une sur Mme de Guermantes, c’était celles dont Elstir, quand il nous parlait des vêtements magnifiques des contemporaines de Carpaccio et du Titien, nous avait annoncé la prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doit revenir comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc, et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et la résurrection. Dès que les femmes avaient commencé à en porter, Albertine s’était rappelé les promesses d’Elstir, elle en avait désiré, et nous devions aller en choisir une. Or ces robes, si elles n’étaient pas de ces véritables robes anciennes, dans lesquelles les femmes aujourd’hui ont un peu trop l’air costumées et qu’il est plus joli de garder comme pièces de collection (j’en cherchais, d’ailleurs, aussi de telles pour Albertine), n’avaient pas non plus la froideur du pastiche, du faux ancien. À la façon des décors de Sert, de Bakst et de Benoist, qui, à ce moment, évoquaient dans les ballets russes les époques d’art les plus aimées – à l’aide d’œuvres d’art imprégnées de leur esprit et pourtant originales – ces robes de Fortuny, fidèlement antiques mais puissamment originales, faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force d’évocation même qu’un décor, puisque le décor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d’Orient où elles auraient été portées, dont elles étaient, mieux qu’une relique dans la châsse de Saint-Marc évocatrice du soleil et des turbans environnants, la couleur fragmentée, mystérieuse et complémentaire. Tout avait péri de ce temps, mais tout renaissait, évoqué pour les relier entre elles par la splendeur du paysage et le grouillement de la vie, par le surgissement parcellaire et survivant des étoffes des dogaresses. J’avais voulu une ou deux fois demander à ce sujet conseil à Mme de Guermantes. Mais la duchesse n’aimait guère les toilettes qui font costume. Elle-même, quoique en possédant, n’était jamais si bien qu’en velours noir avec des diamants. Et pour des robes telles que celles de Fortuny, elle n’était pas d’un très utile conseil. Du reste, j’avais scrupule, en lui en demandant, de lui sembler n’aller la voir que lorsque, par hasard, j’avais besoin d’elle, alors que je refusais d’elle depuis longtemps plusieurs invitations par semaine. Je n’en recevais pas que d’elle, du reste, avec cette profusion. Certes, elle et beaucoup d’autres femmes avaient toujours été très aimables pour moi. Mais ma claustration avait certainement décuplé cette amabilité. Il semble que dans la vie mondaine, reflet insignifiant de ce qui se passe en amour, la meilleure manière qu’on vous recherche, c’est de se refuser. Un homme calcule tout ce qu’il peut citer de traits glorieux pour lui afin de plaire à une femme ; il varie sans cesse ses habits, veille sur sa mine ; elle n’a pas pour lui une seule des attentions qu’il reçoit de cette autre, qu’en la trompant, et malgré qu’il paraisse devant elle malpropre et sans artifice pour plaire, il s’est à jamais attachée. De même, si un homme regrettait de ne pas être assez recherché par le monde, je ne lui conseillerais pas de faire plus de visites, d’avoir encore un plus bel équipage ; je lui dirais de ne se rendre à aucune invitation, de vivre enfermé dans sa chambre, de n’y laisser entrer personne, et qu’alors on ferait queue devant sa porte. Ou plutôt je ne le lui dirais pas. Car c’est une façon assurée d’être recherché qui ne réussit que comme celle d’être aimé, c’est-à-dire si on ne l’a nullement adoptée pour cela, si, par exemple, on garde toujours la chambre parce qu’on est gravement malade, ou qu’on croit l’être, ou qu’on y tient une maîtresse enfermée et qu’on préfère au monde (ou tous les trois à la fois) pour qui ce sera une raison, sans qu’il sache l’existence de cette femme, et simplement parce que vous vous refusez à lui, de vous préférer à tous ceux qui s’offrent, et de s’attacher à vous.