Une page de Proust au hasard:
1270 - Ma petite Albertine, répondis-je, vous êtes bien gentille
« Ma petite Albertine, répondis-je, vous êtes bien gentille de me le promettre. Du reste, les premières années du moins, j’éviterai les endroits où vous serez. Vous ne savez pas si vous irez cet été à Balbec ? Parce que, dans ce cas-là, je m’arrangerais pour ne pas y aller. » Maintenant, si je continuais à progresser ainsi, devançant les temps, dans mon invention mensongère, ce n’était pas moins pour faire peur à Albertine que pour me faire mal à moi-même. Comme un homme qui n’avait d’abord que des motifs peu importants de se fâcher se grise tout à fait par les éclats de sa propre voix, et se laisse emporter par une fureur engendrée, non par ses griefs, mais par sa colère elle-même en voie de croissance, ainsi, je roulais de plus en plus vite sur la pente de ma tristesse, vers un désespoir de plus en plus profond, et avec l’inertie d’un homme qui sent le froid le saisir, n’essaye pas de lutter, et trouve même à frissonner une espèce de plaisir. Et si j’avais enfin, tout à l’heure, comme j’y comptais bien, la force de me ressaisir, de réagir et de faire machine en arrière, bien plus que du chagrin qu’Albertine m’avait fait en accueillant si mal mon retour, c’était de celui que j’avais éprouvé à imaginer, pour feindre de les régler, les formalités d’une séparation imaginaire, à en prévoir les suites, que le baiser d’Albertine, au moment de me dire bonsoir, aurait aujourd’hui à me consoler. En tous cas, ce bonsoir, il ne fallait pas que ce fût elle qui me le dît d’elle-même, ce qui m’eût rendu plus difficile le revirement par lequel je lui proposerais de renoncer à notre séparation. Aussi, je ne cessais de lui rappeler que l’heure de nous dire ce bonsoir était depuis longtemps venue, ce qui, en me laissant l’initiative, me permettait de le retarder encore d’un moment. Et ainsi je semais d’allusions à la nuit déjà si avancée, à notre fatigue, les questions que je posais à Albertine. « Je ne sais pas où j’irai, répondit-elle à la dernière, d’un air préoccupé. Peut-être j’irai en Touraine, chez ma tante. » Et ce premier projet qu’elle ébauchait me glaça comme s’il commençait à réaliser effectivement notre séparation définitive. Elle regarda la chambre, le pianola, les fauteuils de satin bleu. « Je ne peux pas me faire encore à l’idée que je ne verrai plus tout cela ni demain, ni après-demain, ni jamais. Pauvre petite chambre ! Il me semble que c’est impossible ; cela ne peut pas m’entrer dans la tête. – Il le fallait, vous étiez malheureuse ici. – Mais non, je n’étais pas malheureuse, c’est maintenant que je le serai. – Mais non, je vous assure, c’est mieux pour vous. – Pour vous peut-être ! » Je me mis à regarder fixement dans le vide, comme si, en proie à une grande hésitation, je me débattais contre une idée qui me fût venue à l’esprit. Enfin tout d’un coup : « Écoutez, Albertine, vous dites que vous êtes plus heureuse ici, que vous allez être malheureuse. – Bien sûr. – Cela me bouleverse ; voulez-vous que nous essayions de prolonger de quelques semaines ? Qui sait ? semaine par semaine, on peut peut-être arriver très loin ; vous savez qu’il y a des provisoires qui peuvent finir par durer toujours. – Oh ! ce que vous seriez gentil ! – Seulement, alors c’est de la folie de nous être fait mal comme cela pour rien, pendant des heures ; c’est comme un voyage pour lequel on s’est préparé et puis qu’on ne fait pas. Je suis moulu de chagrin. » Je l’assis sur mes genoux, je pris le manuscrit de Bergotte qu’elle désirait tant, et j’écrivis sur la couverture : « À ma petite Albertine, en souvenir d’un renouvellement de bail. » « Maintenant, lui dis-je, allez dormir jusqu’à demain soir, ma chérie, car vous devez être brisée. – Je suis surtout bien contente. – M’aimez-vous un petit peu ? – Encore cent fois plus qu’avant. »
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