1269 - J’avais les larmes aux yeux

J’avais les larmes aux yeux, comme ceux qui, seuls dans leur chambre, imaginent, selon les détours capricieux de leur rêverie, la mort d’un être qu’ils aiment, se représentent si minutieusement la douleur qu’ils auraient, qu’ils finissent par l’éprouver. Ainsi, en multipliant les recommandations à Albertine sur la conduite qu’elle aurait à tenir à mon égard quand nous allions être séparés, il me semblait que j’avais presque autant de chagrin que si nous n’avions pas dû nous réconcilier tout à l’heure. Et puis, étais-je si sûr de le pouvoir, de faire revenir Albertine à l’idée de la vie commune, et, si j’y réussissais pour ce soir, que, chez elle, l’état d’esprit que cette scène avait dissipé ne renaîtrait pas ? Je me sentais, mais ne me croyais pas maître de l’avenir, parce que je comprenais que cette sensation venait seulement de ce qu’il n’existait pas encore et qu’ainsi je n’étais pas accablé de sa nécessité. Enfin, tout en mentant, je mettais peut-être dans mes paroles plus de vérité que je ne croyais. Je venais d’avoir un exemple, quand j’avais dit à Albertine que je l’oublierais vite ; c’était ce qui m’était, en effet, arrivé avec Gilberte, que je m’abstenais maintenant d’aller voir pour éviter, non pas une souffrance, mais une corvée. Et certes, j’avais souffert en écrivant à Gilberte que je ne la verrais plus, et je n’allais que de temps en temps chez elle. Or toutes les heures d’Albertine m’appartenaient, et, en amour, il est plus facile de renoncer à un sentiment que de perdre une habitude. Mais tant de paroles douloureuses concernant notre séparation, si la force de les prononcer m’était donnée parce que je les savais mensongères, en revanche elles étaient sincères dans la bouche d’Albertine quand je l’entendis s’écrier : « Ah ! c’est promis, je ne vous reverrai jamais. Tout plutôt que de vous voir pleurer comme cela, mon chéri. Je ne veux pas vous faire de chagrin. Puisqu’il le faut, on ne se verra plus. » Elles étaient sincères, ce qu’elles n’eussent pu être de ma part, parce que, d’une part, comme Albertine n’avait pour moi que de l’amitié, le renoncement qu’elles promettaient lui coûtait moins ; parce que, d’autre part, dans une séparation, c’est celui qui n’aime pas d’amour qui dit les choses tendres, l’amour ne s’exprimant pas directement ; parce qu’enfin mes larmes, qui eussent été si peu de chose dans un grand amour, lui paraissaient presque extraordinaires et la bouleversaient, transposées dans le domaine de cette amitié où elle restait, de cette amitié plus grande que la mienne, à ce qu’elle venait de dire, ce qui n’était peut-être pas tout à fait inexact, car les mille bontés de l’amour peuvent finir par éveiller, chez l’être qui l’inspire en ne l’éprouvant pas, une affection, une reconnaissance, moins égoïstes que le sentiment qui les a provoquées, et qui, peut-être, après des années de séparation, quand il ne restera rien de lui chez l’ancien amant, subsisteront toujours chez l’aimée.