1267 - Mais Léa a été, tout le temps de ce voyage, parfaitement convenable avec moi, me dit Albertine

« Mais Léa a été, tout le temps de ce voyage, parfaitement convenable avec moi, me dit Albertine. Elle était même plus réservée que bien des femmes du monde. – Est-ce qu’il y a des femmes du monde qui ont manqué de réserve avec vous, Albertine ? – Jamais. – Alors qu’est-ce que vous voulez dire ? – Eh bien, elle était moins libre dans ses expressions. – Exemple ? – Elle n’aurait pas, comme bien des femmes qu’on reçoit, employé le mot : embêtant, ou le mot : se ficher du monde. » Il me semblait qu’une partie du roman, qui n’avait pas brûlé encore, tombait enfin en cendres.

Mon découragement aurait duré. Les paroles d’Albertine, quand j’y songeais, y faisaient succéder une colère folle. Elle tomba devant une sorte d’attendrissement. Moi aussi, depuis que j’étais rentré et déclarais vouloir rompre, je mentais aussi. Et cette volonté de séparation, que je simulais avec persévérance, entraînait peu à peu pour moi quelque chose de la tristesse que j’aurais éprouvée si j’avais vraiment voulu quitter Albertine.

D’ailleurs, même en repensant par à-coups, par élancements, comme on dit pour les autres douleurs physiques, à cette vie orgiaque, qu’avait menée Albertine avant de me connaître, j’admirais davantage la docilité de ma captive et je cessais de lui en vouloir.

Sans doute, jamais, durant notre vie commune, je n’avais cessé de laisser entendre à Albertine que cette vie ne serait vraisemblablement que provisoire, de façon qu’Albertine continuât à y trouver quelque charme. Mais ce soir, j’avais été plus loin, ayant craint que de vagues menaces de séparation ne fussent plus suffisantes, contredites qu’elles seraient sans doute, dans l’esprit d’Albertine, par son idée d’un grand amour jaloux pour elle, qui m’aurait, semblait-elle dire, fait aller enquêter chez les Verdurin.