1264 - En analysant d’après cela, d’après le système invariable de ripostes
En analysant d’après cela, d’après le système invariable de ripostes dépeignant exactement le contraire de ce que j’éprouvais, je peux être assuré que si, ce soir-là, je lui dis que j’allais la quitter, c’était – même avant que je m’en fusse rendu compte – parce que j’avais peur qu’elle voulût une liberté (je n’aurais pas trop su dire quelle était cette liberté qui me faisait trembler, mais enfin une liberté telle qu’elle eût pu me tromper, ou du moins que je n’aurais plus pu être certain qu’elle ne me trompât pas) et que je voulais lui montrer par orgueil, par habileté, que j’étais bien loin de craindre cela, comme déjà, à Balbec, quand je voulais qu’elle eût une haute idée de moi et, plus tard, quand je voulais qu’elle n’eût pas le temps de s’ennuyer avec moi. Enfin, pour l’objection qu’on pourrait opposer à cette deuxième hypothèse – l’informulée – que tout ce qu’Albertine me disait toujours signifiait, au contraire, que sa vie préférée était la vie chez moi, le repos, la lecture, la solitude, la haine des amours saphiques, etc., il serait inutile de s’y arrêter. Car si, de son côté, Albertine avait voulu juger de ce que j’éprouvais par ce que je lui disais, elle aurait appris exactement le contraire de la vérité, puisque je ne manifestais jamais le désir de la quitter que quand je ne pouvais pas me passer d’elle, et qu’à Balbec je lui avais avoué aimer une autre femme, une fois Andrée, une autre fois une personne mystérieuse, les deux fois où la jalousie m’avait rendu de l’amour pour Albertine. Mes paroles ne reflétaient donc nullement mes sentiments. Si le lecteur n’en a que l’impression assez faible, c’est qu’étant narrateur je lui expose mes sentiments en même temps que je lui répète mes paroles. Mais si je lui cachais les premiers et s’il connaissait seulement les secondes, mes actes, si peu en rapport avec elles, lui donneraient si souvent l’impression d’étranges revirements qu’il me croirait à peu près fou. Procédé qui ne serait pas, du reste, beaucoup faux que celui que j’ai adopté, car les images qui me faisaient agir, si opposées à celles qui se peignaient dans mes paroles, étaient à ce moment-là fort obscures ; je ne connaissais qu’imparfaitement la nature suivant laquelle j’agissais ; aujourd’hui, j’en connais clairement la vérité subjective. Quant à sa vérité objective, c’est-à-dire si les inclinations de cette nature saisissaient plus exactement que mon raisonnement les intentions véritables d’Albertine, si j’ai eu raison de me fier à cette nature et si, au contraire, elle n’a pas altéré les intentions d’Albertine au lieu de les démêler, c’est ce qu’il m’est difficile de dire. Cette crainte vague, éprouvée par moi chez les Verdurin, qu’Albertine me quittât, s’était d’abord dissipée. Quand j’étais rentré, ç’avait été avec le sentiment d’être un prisonnier, nullement de retrouver une prisonnière. Mais la crainte dissipée m’avait ressaisi avec plus de force, quand, au moment où j’avais annoncé à Albertine que j’étais allé chez les Verdurin, j’avais vu se superposer à son visage une apparence d’énigmatique irritation, qui n’y affleurait pas, du reste, pour la première fois. Je savais bien qu’elle n’était que la cristallisation dans la chair de griefs raisonnés, d’idées claires pour l’être qui les forme et qui les tait, synthèse devenue visible mais non plus rationnelle, et que celui qui en recueille le précieux résidu sur le visage de l’être aimé essaye à son tour, pour comprendre ce qui se passe en celui-ci, de ramener par l’analyse à ses éléments intellectuels. L’équation approximative de cette inconnue qu’était pour moi la pensée d’Albertine m’avait à peu près donné : « Je savais ses soupçons, j’étais sûre qu’il chercherait à les vérifier, et pour que je ne puisse pas le gêner, il a fait tout son petit travail en cachette. » Mais si c’est avec de telles idées, et qu’elle ne m’avait jamais exprimées, que vivait Albertine, ne devait-elle pas prendre en horreur, n’avoir plus la force de mener, ne pouvait-elle pas, d’un jour à l’autre, décider de cesser une existence où, si elle était, au moins de désir, coupable, elle se sentait devinée, traquée, empêchée de se livrer jamais à ses goûts, sans que ma jalousie en fût désarmée ; où, si elle était innocente d’intention et de fait, elle avait le droit, depuis quelque temps, de se sentir découragée, en voyant que, depuis Balbec où elle avait mis tant de persévérance à éviter de jamais rester seule avec Andrée, jusqu’à aujourd’hui où elle avait renoncé à aller chez les Verdurin et à rester au Trocadéro, elle n’avait pas réussi à regagner ma confiance. D’autant plus que je ne pouvais pas dire que sa tenue ne fût parfaite. Si, à Balbec, quand on parlait de jeunes filles qui avaient mauvais genre, elle avait eu souvent des rires, des éploiements de corps, des imitations de leur genre, qui me torturaient à cause de ce que je supposais que cela signifiait pour ses amies, depuis qu’elle savait mon opinion là-dessus, dès qu’on faisait allusion à ce genre de choses, elle cessait de prendre part à la conversation, non seulement avec la parole, mais avec l’expression du visage. Soit pour ne pas contribuer aux malveillances qu’on disait sur telle ou telle, soit pour toute autre raison, la seule chose qui frappait alors, dans ses traits si mobiles, c’est qu’à partir du moment où on avait effleuré ce sujet, ils avaient témoigné de leur distraction, en gardant exactement l’expression qu’ils avaient un instant avant. Et cette immobilité d’une expression même légère pesait comme un silence ; il eût été impossible de dire qu’elle blâmât, qu’elle approuvât, qu’elle connût ou non ces choses. Chacun de ses traits n’était plus en rapport qu’avec un autre de ses traits. Son nez, sa bouche, ses yeux formaient une harmonie parfaite, isolée du reste ; elle avait l’air d’un pastel et de ne pas plus avoir entendu ce qu’on venait de dire que si on l’avait dit devant un portrait de Latour.
PROUST
MARCEL PROUST - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - DU COTE DE CHEZ SWANN (COMBRAY - UN AMOUR DE SWANN - NOMS DE PAYS : LE NOM) - A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (AUTOUR DE Mme SWANN - NOMS DE PAYS : LE PAYS) - LE COTE DE GUERMANTES - SODOME ET GOMORRHE - LA PRISONNIERE - ALBERTINE DISPARUE - LE TEMPS RETROUVE
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