1260 - Je dois dire que ce qui m’avait paru le plus grave et m’avait le plus frappé comme symptôme
« Du reste, lui dis-je avec colère, il y a bien d’autres choses que vous me cachez, même dans les plus insignifiantes, comme, par exemple, votre voyage de trois jours à Balbec ; je le dis en passant. » J’avais ajouté ce mot : « Je le dis en passant » comme complément de : « même les choses les plus insignifiantes », de façon que, si Albertine me disait : « Qu’est-ce qu’il y a eu d’incorrect dans ma randonnée à Balbec ? » je pusse lui répondre : « Mais je ne me rappelle même plus. Ce qu’on me dit se brouille dans ma tête, j’y attache si peu d’importance. » Et en effet, si je parlais de cette course de trois jours, qu’elle avait faite avec le mécanicien, jusqu’à Balbec, d’où ses cartes postales m’étaient arrivées avec un tel retard, j’en parlais tout à fait au hasard et je regrettais d’avoir si mal choisi mon exemple, car vraiment, ayant à peine eu le temps d’aller et de revenir, c’était certainement celle de leur promenade où il n’y avait pas eu même le temps que se glissât une rencontre un peu prolongée avec qui que ce fût. Mais Albertine crut, d’après ce que je venais de dire, que la vérité vraie, je la savais, et lui avais seulement caché que je la savais ; elle était donc restée persuadée, depuis peu de temps, que, par un moyen ou un autre, je la faisais suivre, ou enfin que, d’une façon quelconque, j’étais, comme elle avait dit la semaine précédente à Andrée, « plus renseigné qu’elle-même sur sa propre vie ». Aussi elle m’interrompit par un aveu bien inutile, car, certes, je ne soupçonnais rien de ce qu’elle me dit et j’en fus en revanche accablé, tant peut-être grand l’écart entre la vérité qu’une menteuse a travestie et l’idée que, d’après ces mensonges, celui qui aime la menteuse s’est faite de cette vérité. À peine avais-je prononcé ces mots : « Votre voyage de trois jours à Balbec, je le dis en passant », Albertine, me coupant la parole, me déclara comme une chose toute naturelle : « Vous voulez dire que ce voyage à Balbec n’a jamais eu lieu ? Bien sûr ! Et je me suis toujours demandé pourquoi vous avez fait celui qui y croyait. C’était pourtant bien inoffensif. Le mécanicien avait à faire pour lui pendant trois jours. Il n’osait pas vous le dire. Alors, par bonté pour lui (c’est bien moi ! et puis, c’est toujours sur moi que ça retombe ces histoires-là), j’ai inventé un prétendu voyage à Balbec. Il m’a tout simplement déposée à Auteuil, chez mon amie de la rue de l’Assomption, où j’ai passé les trois jours à me raser à cent sous l’heure. Vous voyez que c’est pas grave, il y a rien de cassé. J’ai bien commencé à supposer que vous saviez peut-être tout, quand j’ai vu que vous vous mettiez à rire à l’arrivée, avec huit jours de retard, des cartes postales. Je reconnais que c’était ridicule et qu’il aurait mieux valu pas de cartes du tout. Mais ce n’est pas ma faute. Je les avais achetées d’avance et données au mécanicien avant qu’il me dépose à Auteuil, et puis ce veau-là les a oubliées dans ses poches, au lieu de les envoyer sous enveloppe à un ami qu’il a près de Balbec et qui devait vous les réexpédier. Je me figurais toujours qu’elles allaient arriver. Lui s’en est seulement souvenu au bout de cinq jours et, au lieu de me le dire, le nigaud les a envoyées aussitôt à Balbec. Quand il m’a dit ça, je lui en ai cassé sur la figure, allez ! Vous préoccuper inutilement par la faute de ce grand imbécile, comme récompense de m’être cloîtrée pendant trois jours pour qu’il puisse aller régler ses petites affaires de famille. Je n’osais même pas sortir dans Auteuil de peur d’être vue. La seule fois que je suis sortie, c’est déguisée en homme, histoire de rigoler plutôt. Et ma chance, qui me suit partout, a voulu que la première personne dans les pattes de qui je me suis fourrée soit votre youpin d’ami Bloch. Mais je ne pense pas que ce soit par lui que vous ayez su que le voyage à Balbec n’a jamais existé que dans mon imagination, car il a eu l’air de ne pas me reconnaître. »
SCENARIO ALBERTINE
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