Une page de Proust au hasard:
1259 - Albertine ne m’avait jamais dit qu’elle me soupçonnât d’être jaloux d’elle
Albertine ne m’avait jamais dit qu’elle me soupçonnât d’être jaloux d’elle, préoccupé de tout ce qu’elle faisait. Les seules paroles, assez anciennes il est vrai, que nous avions échangées relativement à la jalousie semblaient prouver le contraire. Je me rappelais que, par un beau soir de clair de lune, au début de nos relations, une des premières fois où je l’avais reconduite et où j’eusse autant aimé ne pas le faire et la quitter pour courir après d’autres, je lui avais dit : « Vous savez, si je vous propose de vous ramener, ce n’est pas par jalousie ; si vous avez quelque chose à faire, je m’éloigne discrètement. » Et elle m’avait répondu : « Oh ! je sais bien que vous n’êtes pas jaloux et que cela vous est bien égal, mais je n’ai rien à faire qu’à être avec vous. » Une autre fois, c’était à la Raspelière, où M. de Charlus, tout en jetant à la dérobée un regard sur Morel, avait fait ostentation de galante amabilité à l’égard d’Albertine ; je lui avais dit : « Eh ! bien, il vous a serrée d’assez près, j’espère. » Et comme j’avais ajouté à demi ironiquement : « J’ai souffert toutes les tortures de la jalousie », Albertine, usant du langage propre, soit au milieu vulgaire d’où elle était sortie, soit au plus vulgaire encore qu’elle fréquentait : « Quel chineur vous faites ! Je sais bien que vous n’êtes pas jaloux. D’abord vous me l’avez dit, et puis ça se voit, allez ! » Elle ne m’avait jamais dit, depuis, qu’elle eût changé d’avis ; mais il avait dû pourtant se former en elle, à ce sujet, bien des idées nouvelles, qu’elle me cachait mais qu’un hasard pouvait, malgré elle, trahir, car ce soir-là, quand, une fois rentré, après avoir été la chercher dans sa chambre et l’avoir amenée dans la mienne, je lui eus dit (avec une certaine gêne que je ne compris pas moi-même, car j’avais bien annoncé à Albertine que j’irais dans le monde et je lui avais dit que je ne savais pas où, peut-être chez Mme de Villeparisis, peut-être chez Mme de Guermantes, peut-être chez Mme de Cambremer ; il est vrai que je n’avais justement pas nommé les Verdurin) : « Devinez d’où je viens ? de chez les Verdurin », j’avais à peine eu le temps de prononcer ces mots qu’Albertine, la figure bouleversée, m’avait répondu par ceux-ci, qui semblèrent exploser d’eux-mêmes avec une force qu’elle ne put contenir : « Je m’en doutais. – Je ne savais pas que cela vous ennuierait que j’aille chez les Verdurin. » (Il est vrai qu’elle ne me disait pas que cela l’ennuyait, mais c’était visible ; il est vrai aussi que je ne m’étais pas dit que cela l’ennuierait. Et pourtant, devant l’explosion de sa colère, comme devant ces événements qu’une sorte de double vue rétrospective nous fait paraître avoir déjà été connus dans le passé, il me sembla que je n’avais jamais pu m’attendre à autre chose. « M’ennuyer ? Qu’est ce que vous voulez que ça me fiche ? Voilà qui m’est équilatéral. Est-ce qu’ils ne devaient pas avoir Mlle Vinteuil ? » Hors de moi à ces mots : « Vous ne m’aviez pas dit que vous l’aviez rencontrée l’autre jour », lui dis-je pour lui montrer que j’étais plus instruit qu’elle ne pensait. Croyant que la personne que je lui reprochais d’avoir rencontrée sans me l’avoir raconté, c’était Mme Verdurin, et non, comme je voulais dire, Mlle Vinteuil : « Est-ce que je l’ai rencontrée ? » demanda-t-elle d’un air rêveur, à la fois à elle-même comme si elle cherchait à rassembler ses souvenirs, et à moi comme si c’était moi qui eus dû le lui apprendre ; et sans doute, en effet, afin que je dise ce que je savais, peut-être aussi pour gagner du temps avant de faire une réponse difficile. Mais si j’étais préoccupé par Mlle Vinteuil, je l’étais encore plus d’une crainte qui m’avait déjà effleuré mais qui s’emparait maintenant de moi avec force, la crainte qu’Albertine voulût sa liberté. En rentrant je croyais que Mme Verdurin avait purement et simplement inventé par gloriole la venue de Mlle Vinteuil et de son amie, de sorte que j’étais tranquille. Seule Albertine, en me disant : « Est-ce que Mlle Vinteuil ne devait pas être là ? », m’avait montré que je ne m’étais pas trompé dans mon premier soupçon ; mais enfin j’étais tranquillisé là-dessus pour l’avenir, puisqu’en renonçant à aller chez les Verdurin et en se rendant au Trocadéro, Albertine avait sacrifié Mlle Vinteuil. Mais, au Trocadéro, que, du reste, elle avait quitté pour se promener avec moi, il y avait eu, comme raison de l’en faire revenir, la présence de Léa. En y pensant je prononçai ce nom de Léa, et Albertine, méfiante, croyant qu’on m’en avait peut-être dit davantage, prit les devants et s’écria avec volubilité, non sans cacher un peu son front : « Je la connais très bien ; nous sommes allées, l’année dernière, avec des amies, la voir jouer : après la représentation nous sommes montées dans sa loge, elle s’est habillée devant nous. C’était très intéressant. » Alors ma pensée fut forcée de lâcher Mlle Vinteuil et, dans un effort désespéré, dans cette course à l’abîme des impossibles reconstitutions, s’attacha à l’actrice, à cette soirée où Albertine était montée dans sa loge. D’autre part, après tous les serments qu’elle m’avait faits, et d’un ton si véridique, après le sacrifice si complet de sa liberté, comment croire qu’en tout cela il y eût du mal ? Et pourtant, mes soupçons n’étaient-ils pas des antennes dirigées vers la vérité, puisque, si elle m’avait sacrifié les Verdurin pour aller au Trocadéro, tout de même, chez les Verdurin, il avait bien dû y avoir Mlle Vinteuil, et, au Trocadéro, il y avait eu Léa qui me semblait m’inquiéter à tort et que pourtant, dans cette phrase que je ne lui demandais pas, elle déclarait avoir connue sur une plus grande échelle que celle où eussent été mes craintes, dans des circonstances bien louches ? Car qui avait pu l’amener à monter ainsi dans cette loge ? Si je cessais de souffrir par Mlle Vinteuil quand je souffrais par Léa, ces deux bourreaux de ma journée, c’est soit par l’infirmité de mon esprit à se représenter à la fois trop de scènes, soit par l’interférence de mes émotions nerveuses, dont ma jalousie n’était que l’écho. J’en pouvais induire qu’elle n’avait pas plus été à Léa qu’à Mlle Vinteuil et que je ne croyais à Léa que parce que j’en souffrais encore. Mais parce que mes jalousies s’éteignaient – pour se réveiller parfois, l’une après l’autre – cela ne signifiait pas non plus qu’elles ne correspondissent pas, au contraire, chacune à quelque vérité pressentie, que de ces femmes il ne fallait pas que je me dise aucune, mais toutes. Je dis pressentie, car je ne pouvais pas occuper tous les points de l’espace et du temps qu’il eût fallu. Et encore, quel instinct m’eût donné la concordance des uns et des autres pour me permettre de surprendre Albertine ici à telle heure avec Léa, ou avec les jeunes filles de Balbec, ou avec l’amie de Mme Bontemps qu’elle avait frôlée, ou avec la jeune fille du tennis qui lui avait fait du coude, ou avec Mlle Vinteuil ?
SCENARIO ALBERTINE
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PROUST
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