1257 - Nos fiançailles avaient pris une allure de procès et donnaient à Albertine

Nos fiançailles avaient pris une allure de procès et donnaient à Albertine la timidité d’une coupable. Maintenant elle changeait la conversation quand il s’agissait de personnes, hommes ou femmes, qui ne fussent pas de vieilles gens. C’est quand elle ne soupçonnait pas encore que j’étais jaloux d’elle que j’aurais dû lui demander ce que je voulais savoir. Il faut profiter de ce temps-là. C’est alors que notre amie nous dit ses plaisirs, et même les moyens à l’aide desquels elle les dissimule aux autres. Elle ne m’eût plus avoué maintenant, comme elle avait fait à Balbec (moitié parce que c’était vrai, moitié pour s’excuser de ne pas laisser voir davantage sa tendresse pour moi, car je la fatiguais déjà alors, et elle avait vu, par ma gentillesse pour elle, qu’elle n’avait pas besoin de m’en montrer autant qu’aux autres pour en obtenir plus que d’eux), elle ne m’aurait plus avoué maintenant comme alors : « Je trouve ça stupide de laisser voir qu’on aime ; moi, c’est le contraire, dès qu’une personne me plaît, j’ai l’air de ne pas y faire attention. Comme ça personne ne sait rien. »