Une page de Proust au hasard:
1256 - Nous étions arrivés devant la porte
Nous étions arrivés devant la porte. Je descendis de voiture pour donner au cocher l’adresse de Brichot. Du trottoir je voyais la fenêtre de la chambre d’Albertine, cette fenêtre, autrefois toujours noire, le soir, quand elle n’habitait pas la maison, que la lumière électrique de l’intérieur, segmentée par les pleins des volets, striait de haut en bas de barres d’or parallèles. Ce grimoire magique, autant il était clair pour moi et dessinait devant mon esprit calme des images précises, toutes proches et en possession desquelles j’allais entrer tout à l’heure, autant il était invisible pour Brichot resté dans la voiture, presque aveugle, et autant il eût, d’ailleurs, été incompréhensible pour lui, même voyant, puisque, comme les amis qui venaient me voir avant le dîner quand Albertine était rentrée de promenade, le professeur ignorait qu’une jeune fille toute à moi m’attendait dans une chambre voisine de la mienne. La voiture partit. Je restai un instant seul sur le trottoir. Certes, ces lumineuses rayures que j’apercevais d’en bas et qui à un autre eussent semblé toutes superficielles, je leur donnais une consistance, une plénitude, une solidité extrêmes, à cause de toute la signification que je mettais derrière elles, en un trésor insoupçonné des autres que j’avais caché là et dont émanaient ces rayons horizontaux, trésor si l’on veut, mais trésor en échange duquel j’avais aliéné la liberté, la solitude, la pensée. Si Albertine n’avait pas été là-haut, et même si je n’avais voulu qu’avoir du plaisir, j’aurais été le demander à des femmes inconnues, dont j’eusse essayé de pénétrer la vie, à Venise peut-être, à tout le moins dans quelque coin de Paris nocturne. Mais maintenant, ce qu’il me fallait faire quand venait pour moi l’heure des caresses, ce n’était pas partir en voyage, ce n’était même plus sortir, c’était rentrer. Et rentrer non pas pour se trouver seul, et, après avoir quitté les autres qui vous fournissaient du dehors l’aliment de votre pensée, se trouver au moins forcé de la chercher en soi-même, mais, au contraire, moins seul que quand j’étais chez les Verdurin, reçu que j’allais être par la personne en qui j’abdiquais, en qui je remettais le plus complètement la mienne, sans que j’eusse un instant le loisir de penser à moi, ni même la peine, puisqu’elle serait auprès de moi, de penser à elle. De sorte qu’en levant une dernière fois mes yeux du dehors vers la fenêtre de la chambre dans laquelle je serais tout à l’heure, il me sembla voir le lumineux grillage qui allait se refermer sur moi et dont j’avais forgé moi-même, pour une servitude éternelle, les inflexibles barreaux d’or.
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