Une page de Proust au hasard:
1252 - L’ambassadeur disgracié, le chef de bureau mis brusquement à la retraite
L’ambassadeur disgracié, le chef de bureau mis brusquement à la retraite, le mondain à qui on bat froid, l’amoureux éconduit examinent, parfois pendant des mois, l’événement qui a brisé leurs espérances ; ils le tournent et le retournent comme un projectile tiré on ne sait d’où ni on ne sait par qui, pour un peu comme un aérolithe. Ils voudraient bien connaître les éléments composants de cet étrange engin qui a fondu sur eux, savoir quelles volontés mauvaises on peut y reconnaître. Les chimistes, au moins, disposent de l’analyse ; les malades souffrant d’un mal dont ils ne savent pas l’origine peuvent faire venir le médecin ; les affaires criminelles sont plus ou moins débrouillées par le juge d’instruction. Mais les actions déconcertantes de nos semblables, nous en découvrons rarement les mobiles. Ainsi, M. de Charlus – pour anticiper sur les jours qui suivirent cette soirée à laquelle nous allons revenir – ne vit dans l’attitude de Charlie qu’une seule chose claire. Charlie, qui avait souvent menacé le baron de raconter quelle passion il lui inspirait, avait dû profiter pour le faire de ce qu’il se croyait maintenant suffisamment « arrivé » pour voler de ses propres ailes. Et il avait dû tout raconter, par pure ingratitude, à Mme Verdurin. Mais comment celle-ci s’était-elle laissé tromper (car le baron, décidé à nier, était déjà persuadé lui-même que les sentiments qu’on lui reprocherait étaient imaginaires) ? Des amis de Mme Verdurin, peut-être ayant eux-mêmes une passion pour Charlie, avaient préparé le terrain. En conséquence, M. de Charlus, les jours suivants, écrivit des lettres terribles à plusieurs « fidèles » entièrement innocents et qui le crurent fou ; puis il alla faire à Mme Verdurin un long récit attendrissant, lequel n’eut d’ailleurs nullement l’effet qu’il souhaitait. Car, d’une part, Mme Verdurin répétait au baron : « Vous n’avez qu’à ne plus vous occuper de lui, dédaignez-le, c’est un enfant. » Or le baron ne soupirait qu’après une réconciliation. D’autre part, pour amener celle-ci en supprimant à Charlie tout ce dont il s’était cru assuré, il demandait à Mme Verdurin de ne plus le recevoir ; ce à quoi elle opposa un refus qui lui valut des lettres irritées et sarcastiques de M. de Charlus. Allant d’une supposition à l’autre, le baron ne fit jamais la vraie : à savoir, que le coup n’était nullement parti de Morel. Il est vrai qu’il eût pu l’apprendre en lui demandant quelques minutes d’entretien. Mais il jugeait cela contraire à sa dignité et aux intérêts de son amour. Il avait été offensé, il attendait des explications. Il y a, d’ailleurs presque toujours, attachée à l’idée d’un entretien qui pourrait éclaircir un malentendu, une autre idée qui, pour quelque raison que ce soit, nous empêche de nous prêter à cet entretien. Celui qui s’est abaissé et a montré sa faiblesse dans vingt circonstances fera preuve de fierté la vingt et unième fois, la seule où il serait utile de ne pas s’entêter dans une attitude arrogante et de dissiper une erreur qui va s’enracinant chez l’adversaire faute de démenti. Quant au côté mondain de l’incident, le bruit se répandit que M. de Charlus avait été mis à la porte de chez les Verdurin au moment où il cherchait à violer un jeune musicien. Ce bruit fit qu’on ne s’étonna pas de voir M. de Charlus ne plus reparaître chez les Verdurin, et quand par hasard il rencontrait quelque part un des fidèles qu’il avait soupçonnés et insultés, comme celui-ci gardait rancune au baron, qui lui-même ne lui disait pas bonjour, les gens ne s’étonnaient pas, comprenant que personne dans le petit clan ne voulût plus saluer le baron.
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