1249 - Lâche comme je l’étais déjà dans mon enfance à Combray

Lâche comme je l’étais déjà dans mon enfance à Combray, quand je m’enfuyais pour ne pas voir offrir du cognac à mon grand-père et les vains efforts de ma grand’mère, le suppliant de ne pas le boire, je n’avais plus qu’une pensée, partir de chez les Verdurin avant que l’exécution de Charlus ait eu lieu. « Il faut absolument que je parte, dis-je à Brichot. – Je vous suis, me dit-il, mais nous ne pouvons pas partir à l’anglaise. Allons dire au revoir à Mme Verdurin », conclut le professeur qui se dirigea vers le salon de l’air de quelqu’un qui, aux petits jeux, va voir « si on peut revenir ».

Pendant que nous causions, M. Verdurin, sur un signe de sa femme, avait emmené Morel. Mme Verdurin, du reste, eût-elle, toutes réflexions faites, trouvé qu’il était plus sage d’ajourner les révélations à Morel qu’elle ne l’eût plus pu. Il y a certains désirs, parfois circonscrits à la bouche, qui, une fois qu’on les a laissés grandir, exigent d’être satisfaits, quelles que doivent en être les conséquences ; on ne peut plus résister à embrasser une épaule décolletée qu’on regarde depuis trop longtemps et sur laquelle les lèvres tombent comme le serpent sur l’oiseau, à manger un gâteau d’une dent que la fringale fascine, à se refuser l’étonnement, le trouble, la douleur ou la gaieté qu’on va déchaîner dans une âme par des propos imprévus. Telle, ivre de mélodrame, Mme Verdurin avait enjoint à son mari d’emmener Morel et de parler coûte que coûte au violoniste. Celui-ci avait commencé par déplorer que la reine de Naples fût partie sans qu’il eût pu lui être présenté. M. de Charlus lui avait tant répété qu’elle était la sœur de l’impératrice Élisabeth et de la duchesse d’Alençon, que la souveraine avait pris aux yeux de Morel une importance extraordinaire. Mais le Patron lui avait expliqué que ce n’était pas pour parler de la reine de Naples qu’ils étaient là, et était entré dans le vif du sujet. « Tenez, avait-il conclu au bout de quelque temps, tenez, si vous voulez, nous allons demander conseil à ma femme. Ma parole d’honneur, je ne lui en ai rien dit. Nous allons voir comment elle juge la chose. Mon avis n’est peut-être pas le bon, mais vous savez quel jugement sûr elle a, et puis elle a pour vous une immense amitié, allons lui soumettre la cause. » Et tandis que Mme Verdurin attendait avec impatience les émotions qu’elle allait savourer en parlant au virtuose, puis, quand il serait parti, à se faire rendre un compte exact du dialogue qui avait été échangé entre lui et son mari, et ne cessait de répéter : « Mais qu’est-ce qu’ils peuvent faire ; j’espère au moins qu’Auguste, en le tenant un temps pareil, aura su convenablement le styler », M. Verdurin était redescendu avec Morel, lequel paraissait fort ému. « Il voudrait te demander un conseil », dit M. Verdurin à sa femme, de l’air de quelqu’un qui ne sait pas si sa requête sera exaucée. Au lieu de répondre à M. Verdurin, dans le feu de la passion c’est à Morel que s’adressa Mme Verdurin : « Je suis absolument du même avis que mon mari, je trouve que vous ne pouvez pas tolérer cela plus longtemps », s’écria-t-elle avec violence, oubliant, comme fiction futile, qu’il avait été convenu entre elle et son mari qu’elle était censée ne rien savoir de ce qu’il avait dit au violoniste. « Comment ? Tolérer quoi ? » balbutia M. Verdurin, qui essayait de feindre l’étonnement et cherchait, avec une maladresse qu’expliquait son trouble, à défendre son mensonge. « Je l’ai deviné, ce que tu lui as dit », répondit Mme Verdurin, sans s’embarrasser du plus ou moins de vraisemblance de l’explication, et se souciant peu de ce que, quand il se rappellerait cette scène, le violoniste pourrait penser de la véracité de sa Patronne. « Non, reprit Mme Verdurin, je trouve que vous ne devez pas souffrir davantage cette promiscuité honteuse avec un personnage flétri, qui n’est reçu nulle part, ajouta-t-elle, n’ayant cure que ce ne fût pas vrai et oubliant qu’elle le recevait presque chaque jour. Vous êtes la fable du Conservatoire, ajouta-t-elle, sentant que c’était l’argument qui porterait le plus ; un mois de plus de cette vie et votre avenir artistique est brisé, alors que, sans le Charlus, vous devriez gagner plus de cent mille francs par an. – Mais je n’avais jamais rien entendu dire, je suis stupéfait, je vous suis bien reconnaissant », murmura Morel les larmes aux yeux. Mais, obligé à la fois de feindre l’étonnement et de dissimuler la honte, il était plus rouge et suait plus que s’il avait joué toutes les sonates de Beethoven à la file, et dans ses yeux montaient des pleurs que le maître de Bonn ne lui aurait certainement pas arrachés. « Si vous n’avez rien entendu dire, vous êtes le seul. C’est un Monsieur qui a une sale réputation et qui a de vilaines histoires. Je sais que la police l’a à l’œil, et c’est, du reste, ce qui peut lui arriver de plus heureux pour ne pas finir comme tous ses pareils, assassiné par des apaches », ajouta-t-elle, car en pensant à Charlus le souvenir de Mme de Duras lui revenait et, dans la rage dont elle s’enivrait, elle cherchait à aggraver encore les blessures qu’elle faisait au malheureux Charlie et à venger celles qu’elle-même avait reçues ce soir. « Du reste, même matériellement, il ne peut vous servir à rien, il est entièrement ruiné depuis qu’il est la proie de gens qui le font chanter et qui ne pourront même pas tirer de lui les frais de leur musique, vous encore moins les frais de la vôtre, car tout est hypothéqué, hôtel, château, etc. » Morel ajouta d’autant plus aisément foi à ce mensonge que M. de Charlus aimait à le prendre pour confident de ses relations avec des apaches, race pour qui un fils de valet de chambre, si crapuleux qu’il soit lui-même, professe un sentiment d’horreur égal à son attachement aux idées bonapartistes.