1247 - Je dis à M. de Charlus mon regret que M. Brichot se fût dérangé

Je dis à M. de Charlus mon regret que M. Brichot se fût dérangé. « Mais non, il est très content, il vous aime beaucoup, tout le monde vous aime beaucoup. On disait l’autre jour : mais on ne le voit plus, il s’isole ! D’ailleurs, c’est un si brave homme que Brichot », continua M. de Charlus qui ne se doutait sans doute pas, en voyant la manière affectueuse et franche dont lui parlait le professeur de morale, qu’en son absence, il ne se gênait pas pour dauber sur lui. « C’est un homme d’une grande valeur, qui sait énormément, et cela ne l’a pas racorni, n’a pas fait de lui un rat de bibliothèque comme tant d’autres qui sentent l’encre. Il a gardé une largeur de vues, une tolérance, rares chez ses pareils. Parfois, en voyant comme il comprend la vie, comme il sait rendre à chacun avec grâce ce qui lui est dû, on se demande où un simple petit professeur de Sorbonne, un ancien régent de collège a pu apprendre tout cela. J’en suis moi-même étonné. » Je l’étais davantage en voyant la conversation de ce Brichot, que le moins raffiné des convives de Mme de Guermantes eût trouvé si bête et si lourd, plaire au plus difficile de tous, M. de Charlus. Mais à ce résultat avaient collaboré entre autres influences, distinctes d’ailleurs, celles en vertu desquelles Swann, d’une part, s’était plu si longtemps dans le petit clan, quand il était amoureux d’Odette, et d’autre part, lorsqu’il fut marié, trouva agréable Mme Bontemps qui, feignant d’adorer le ménage Swann, venait tout le temps voir la femme et se délectait aux histoires du mari. Comme un écrivain donne la palme de l’intelligence, non pas à l’homme le plus intelligent, mais au viveur faisant une réflexion hardie et tolérante sur la passion d’un homme pour une femme, réflexion qui fait que la maîtresse bas-bleu de l’écrivain s’accorde avec lui pour trouver que de tous les gens qui viennent chez elle le moins bête était encore ce vieux beau qui a l’expérience des choses de l’amour, de même M. de Charlus trouvait plus intelligent que ses autres amis, Brichot, qui non seulement était aimable pour Morel, mais cueillait à propos dans les philosophes grecs, les poètes latins, les conteurs orientaux, des textes qui décoraient le goût du baron d’un florilège étrange et charmant. M. de Charlus était arrivé à cet âge où un Victor Hugo aime à s’entourer surtout de Vacqueries et de Meurices. Il préférait à tous, ceux qui admettaient son point de vue sur la vie. « Je le vois beaucoup, ajouta-t-il d’une voix piaillante et cadencée, sans qu’un mouvement de ses lèvres, fît bouger son masque grave et enfariné, sur lequel étaient à demi abaissées ses paupières d’ecclésiastique. Je vais à ses cours, cette atmosphère de quartier latin me change, il y a une adolescence studieuse, pensante, de jeunes bourgeois plus intelligents, plus instruits que n’étaient, dans un autre milieu, mes camarades. C’est autre chose, que vous connaissez probablement mieux que moi, ce sont de jeunes bourgeois », dit-il en détachant le mot qu’il fit précéder de plusieurs b, et en le soulignant par une sorte d’habitude d’élocution, correspondant elle-même à un goût des nuances dans la pensée1, qui lui était propre, mais peut-être aussi pour ne pas résister au plaisir de me témoigner quelque insolence. Celle-ci ne diminua en rien la grande et affectueuse pitié que m’inspirait M. de Charlus (depuis que Mme Verdurin avait dévoilé son dessein devant moi), m’amusa seulement, et, même en une circonstance où je ne me fusse pas senti pour lui tant de sympathie, ne m’eût pas froissé. Je tenais de ma grand’mère d’être dénué d’amour-propre à un degré qui ferait aisément manquer de dignité. Sans doute je ne m’en rendais guère compte, et à force d’avoir entendu, depuis le collège, les plus estimés de mes camarades ne pas souffrir qu’on leur manquât, ne pas pardonner un mauvais procédé, j’avais fini par montrer dans mes paroles et dans mes actions une seconde nature qui était assez fière. Elle passait même pour l’être extrêmement, parce que, n’étant nullement peureux, j’avais facilement des duels, dont je diminuais pourtant le prestige moral en m’en moquant moi-même, ce qui persuadait aisément qu’ils étaient ridicules ; mais la nature que nous refoulons n’en habite pas moins en nous. C’est ainsi que parfois, si nous lisons le chef-d’œuvre nouveau d’un homme de génie, nous y retrouvons avec plaisir toutes celles de nos réflexions que nous avions méprisées, des gaietés, des tristesses que nous avions contenues, tout un monde de sentiments dédaigné par nous et dont le livre où nous les reconnaissons nous apprend subitement la valeur. J’avais fini par apprendre, de l’expérience de la vie, qu’il était mal de sourire affectueusement quand quelqu’un se moquait de moi et de ne pas lui en vouloir. Mais cette absence d’amour-propre et de rancune, si j’avais cessé de l’exprimer jusqu’à en être arrivé à ignorer à peu près complètement qu’elle existât chez moi, n’en était pas moins le milieu vital primitif dans lequel je baignais. La colère et la méchanceté ne me venaient que de toute autre manière, par crises furieuses. De plus, le sentiment de la justice m’était inconnu jusqu’à une complète absence de sens moral. J’étais, au fond de mon cœur, tout acquis à celui qui était le plus faible et qui était malheureux. Je n’avais aucune opinion sur la mesure dans laquelle le bien et le mal pouvaient être engagés dans les relations de Morel et de M. de Charlus, mais l’idée des souffrances qu’on préparait à M. de Charlus m’était intolérable. J’aurais voulu le prévenir, ne savais comment le faire. « La vue de tout ce petit monde laborieux est fort plaisante pour un vieux trumeau comme moi. Je ne les connais pas », ajouta-t-il en levant la main d’un air de réserve – pour ne pas avoir l’air de se vanter, pour attester sa pureté et ne pas faire planer de soupçon sur celle des étudiants – « mais ils sont très polis, ils vont souvent jusqu’à me garder une place comme je suis un très vieux monsieur. Mais si, mon cher, ne protestez pas, j’ai plus de quarante ans, dit le baron, qui avait dépassé la soixantaine. Il fait un peu chaud dans cet amphithéâtre où parle Brichot, mais c’est toujours intéressant. » Quoique le baron aimât mieux être mêlé à la jeunesse des écoles, voire bousculé par elle, quelquefois, pour lui épargner les longues attentes, Brichot le faisait entrer avec lui. Brichot avait beau être chez lui à la Sorbonne, au moment où l’appariteur chargé de chaînes le précédait et où s’avançait le maître admiré de la jeunesse, il ne pouvait retenir une certaine timidité, et tout en désirant profiter de cet instant où il se sentait si considérable pour témoigner de l’amabilité à Charlus, il était tout de même un peu gêné ; pour que l’appariteur le laissât passer, il lui disait, d’une voix factice et d’un air affairé : « Vous me suivez, baron, on vous placera », puis, sans plus s’occuper de lui, pour faire son entrée, s’avançait seul allégrement dans le couloir. De chaque côté, une double haie de jeunes professeurs le saluait ; Brichot, désireux de ne pas avoir l’air de poser pour ces jeunes gens, aux yeux de qui il se savait un grand pontife, leur envoyait mille clins d’œil, mille hochements de tête de connivence, auxquels son souci de rester martial et bon Français donnait l’air d’une sorte d’encouragement cordial d’un vieux grognard qui dit : « Nom de Dieu on saura se battre. » Puis les applaudissements des élèves éclataient. Brichot tirait parfois de cette présence de M. de Charlus à ses cours l’occasion de faire un plaisir, presque de rendre des politesses. Il disait à quelque parent, ou à quelqu’un de ses amis bourgeois : « Si cela pouvait amuser votre femme ou votre fille, je vous préviens que le baron de Charlus, prince d’Agrigente, le descendant des Condé, assistera à mon cours. C’est un souvenir à garder que d’avoir vu un des derniers descendants de notre aristocratie qui ait du type. Si elles sont là, elles le reconnaîtront à ce qu’il sera placé à côté de ma chaise. D’ailleurs, ce sera le seul, un homme fort, avec des cheveux blancs, la moustache noire, et la médaille militaire. – Ah ! je vous remercie », disait le père. Et, quoi que sa femme eût à faire, pour ne pas désobliger Brichot, il la forçait à aller à ce cours, tandis que la jeune fille, incommodée par la chaleur et la foule, dévorait pourtant curieusement des yeux le descendant de Condé, tout en s’étonnant qu’il ne portât pas de fraise et ressemblât aux hommes de nos jours. Lui, cependant, n’avait pas d’yeux pour elle ; mais plus d’un étudiant, qui ne savait pas qui il était, s’étonnait de son amabilité, devenait important et sec, et le baron sortait plein de rêves et de mélancolie. « Pardonnez-moi de revenir à mes moutons, dis-je rapidement à M. de Charlus en entendant le pas de Brichot, mais pourriez-vous me prévenir par un pneumatique si vous appreniez que Mlle Vinteuil ou son amie dussent venir à Paris, en me disant exactement la durée de leur séjour, et sans dire à personne que je vous l’ai demandé ? » Je ne croyais plus guère qu’elle eût dû venir, mais je voulais ainsi me garer pour l’avenir. « Oui, je ferai ça pour vous, d’abord parce que je vous dois une grande reconnaissance. En n’acceptant pas autrefois ce que je vous avais proposé, vous m’avez, à vos dépens, rendu un immense service, vous m’avez laissé ma liberté. Il est vrai que je l’ai abdiquée d’une autre manière, ajouta-t-il d’un ton mélancolique où perçait le désir de faire des confidences ; il y a là ce que je considère toujours comme le fait majeur, toute une réunion de circonstances que vous avez négligé de faire tourner à votre profit, peut-être parce que la destinée vous a averti, à cette minute précise, de ne pas contrarier ma Voie. Car toujours l’homme s’agite et Dieu le mène. Qui sait ? si, le jour où nous sommes sortis ensemble de chez Mme de Villeparisis, vous aviez accepté, peut-être bien des choses qui se sont passées depuis n’auraient jamais eu lieu. » Embarrassé, je fis dériver la conversation en m’emparant du nom de Mme de Villeparisis, et je cherchai à savoir de lui, si qualifié à tous égards, pour quelles raisons Mme de Villeparisis semblait tenue à l’écart par le monde aristocratique. Non seulement il ne me donna pas la solution de ce petit problème mondain, mais il ne me parut même pas le connaître. Je compris alors que la situation de Mme de Villeparisis, si elle devait plus tard paraître grande à la postérité, et même, du vivant de la marquise, à l’ignorante roture, n’avait pas paru moins grande tout à fait à l’autre extrémité du monde, à celle qui touchait Mme de Villeparisis, aux Guermantes. C’était leur tante, ils voyaient surtout la naissance, les alliances, l’importance gardée dans la famille par l’ascendant sur telle ou telle belle-sœur. Ils voyaient cela moins côté monde que côté famille. Or celui-ci était plus brillant pour Mme de Villeparisis que je n’avais cru. J’avais été frappé en apprenant que le nom de Villeparisis était faux. Mais il est d’autres exemples de grandes dames ayant fait un mariage inégal et ayant gardé une situation prépondérante. M. de Charlus commença par m’apprendre que Mme de Villeparisis était la nièce de la fameuse duchesse de ***, la personne la plus célèbre de la grande aristocratie pendant la monarchie de Juillet, mais qui n’avait pas voulu fréquenter le Roi Citoyen et sa famille. J’avais tant désiré avoir des récits sur cette Duchesse ! Et Mme de Villeparisis, la bonne Mme de Villeparisis, aux joues qui me représentaient des joues de bourgeoise, Mme de Villeparisis qui m’envoyait tant de cadeaux et que j’aurais si facilement pu voir tous les jours, Mme de Villeparisis était sa nièce, élevée par elle, chez elle, à l’hôtel de ***. « Elle demandait au duc de Doudeauville, me dit M. de Charlus, en parlant des trois sœurs : « Laquelle des trois sœurs préférez-vous ? » Et Doudeauville ayant dit : « Mme de Villeparisis », la duchesse de *** lui répondit : « Cochon ! » Car la duchesse était très spirituelle », dit M. de Charlus en donnant au mot l’importance et la prononciation d’usage chez les Guermantes. Qu’il trouvât d’ailleurs que le mot fût si « spirituel », je ne m’en étonnai pas, ayant, dans bien d’autres occasions, remarqué la tendance centrifuge, objective, des hommes qui les pousse à abdiquer, quand ils goûtent l’esprit des autres, les sévérités qu’ils auraient pour le leur, et à observer, à noter précieusement, ce qu’ils dédaigneraient de créer. « Mais qu’est-ce qu’il a ? c’est mon pardessus qu’il apporte, dit-il en voyant que Brichot avait si longtemps cherché pour un tel résultat. J’aurais mieux fait d’y aller moi-même. Enfin vous allez le mettre sur vos épaules. Savez-vous que c’est très compromettant, mon cher ? c’est comme de boire dans le même verre, je saurai vos pensées. Mais non, pas comme ça, voyons, laissez-moi faire », et tout en me mettant son paletot, il me le collait contre les épaules, me le montait le long du cou, relevait le col, et de sa main frôlait mon menton, en s’excusant. « À son âge, ça ne sait pas mettre une couverture, il faut le bichonner ; j’ai manqué ma vocation, Brichot, j’étais né pour être bonne d’enfants. » Je voulais m’en aller, mais M. de Charlus ayant manifesté l’intention d’aller chercher Morel, Brichot nous retint tous les deux. D’ailleurs, la certitude qu’à la maison je retrouverais Albertine, certitude égale à celle que, dans l’après-midi, j’avais qu’Albertine rentrât du Trocadéro, me donnait en ce moment aussi peu d’impatience de la voir que j’avais eu le même jour tandis que j’étais assis au piano, après que Françoise m’eut téléphoné. Et c’est ce calme qui me permit, chaque fois qu’au cours de cette conversation je voulus me lever, d’obéir à l’injonction de Brichot, qui craignait que mon départ empêchât Charlus de rester jusqu’au moment où Mme Verdurin viendrait nous appeler. « Voyons, dit-il au baron, restez un peu avec nous, vous lui donnerez l’accolade tout à l’heure », ajouta Brichot en fixant sur moi son œil presque mort, auquel les nombreuses opérations qu’il avait subies avait fait recouvrer un peu de vie, mais qui n’avait plus pourtant la mobilité nécessaire à l’expression oblique de la malignité. « L’accolade, est-il bête ! s’écria le baron, d’un ton aigu et ravi. Mon cher, je vous dis qu’il se croit toujours à une distribution de prix, il rêve de ses petits élèves. Je me demande s’il ne couche pas avec. – Vous désirez voir Mlle Vinteuil, me dit Brichot, qui avait entendu la fin de notre conversation. Je vous promets de vous avertir si elle vient, je le saurai par Mme Verdurin », car il prévoyait sans doute que le baron risquait fort d’être, de façon imminente, exclu du petit clan. « Eh bien, vous me croyez donc moins bien que vous avec Mme Verdurin, dit M. de Charlus, pour être renseigné sur la venue de ces personnes d’une terrible réputation. Vous savez que c’est archi-connu. Mme Verdurin a tort de les laisser venir, c’est bon pour les milieux interlopes. Elles sont amies de toute une bande terrible. Tout ça doit se réunir dans des endroits affreux. » À chacune de ces paroles, ma souffrance s’accroissait d’une souffrance nouvelle, changeant de forme. « Certes non pas, je ne me crois pas mieux que vous avec Mme Verdurin », proclama Brichot en ponctuant les mots, car il craignait d’avoir éveillé les soupçons du baron. Et comme il voyait que je voulais prendre congé, voulant me retenir par l’appât du divertissement promis : « Il y a une chose à quoi le baron me semble ne pas avoir songé quand il parle de la réputation de ces deux dames, c’est qu’une réputation peut être tout à la fois épouvantable et imméritée. Ainsi, par exemple, dans la série plus notoire que j’appellerai parallèle, il est certain que les erreurs judiciaires sont nombreuses et que l’histoire a enregistré des arrêts de condamnation pour sodomie flétrissant des hommes illustres qui en étaient tout à fait innocents. La récente découverte d’un grand amour de Michel-Ange pour une femme est un fait nouveau qui mériterait à l’ami de Léon X le bénéfice d’une instance en révision posthume. L’affaire Michel-Ange me semble tout indiquée pour passionner les snobs et mobiliser la Villette, quand une autre affaire, où l’anarchie fut bien portée et devint le péché à la mode de nos bons dilettantes, mais dont il n’est point permis de prononcer le nom, par crainte de querelles, aura fini son temps. »

Depuis que Brichot avait commencé à parler des réputations masculines, M. de Charlus avait trahi dans tout son visage le genre particulier d’impatience qu’on voit à un expert médical ou militaire quand des gens du monde qui n’y connaissent rien se mettent à dire des bêtises sur des points de thérapeutique ou de stratégie. « Vous ne savez pas le premier mot des choses dont vous parlez, finit-il par dire à Brichot. Citez-moi une seule réputation imméritée. Dites des noms. Oui, je connais tout, riposta violemment M. de Charlus à une interruption timide de Brichot, les gens qui ont fait cela autrefois par curiosité, ou par affection unique pour un ami mort, et celui qui, craignant de s’être trop avancé, si vous lui parlez de la beauté d’un homme vous répond que c’est du chinois pour lui, qu’il ne sait pas plus distinguer un homme beau d’un laid qu’entre deux moteurs d’auto, comme la mécanique n’est pas dans ses cordes. Tout cela c’est des blagues. Mon Dieu, remarquez, je ne veux pas dire qu’une réputation mauvaise (ou ce qu’il est convenu d’appeler ainsi) et injustifiée soit une chose absolument impossible. C’est tellement exceptionnel, tellement rare, que pratiquement cela n’existe pas. Cependant, moi qui suis un curieux, un fureteur, j’en ai connu, et qui n’étaient pas des mythes. Oui, au cours de ma vie, j’ai constaté (j’entends scientifiquement constaté, je ne me paie pas de mots) deux réputations injustifiées. Elles s’établissent d’habitude grâce à une similitude de noms, ou d’après certains signes extérieurs, l’abondance des bagues par exemple, que les gens incompétents s’imaginent absolument être caractéristiques de ce que vous dites, comme ils croient qu’un paysan ne dit pas deux mots sans ajouter : jarniguié, ou un Anglais goddam. C’est de la conversation pour théâtre des boulevards. Ce qui vous étonnera, c’est que les réputations injustifiées sont les plus établies aux yeux du public. Vous-même, Brichot, qui mettriez votre main au feu de la vertu de tel ou tel homme qui vient ici et que les renseignés connaissent comme le loup blanc, vous devez croire, comme tout le monde, à ce qu’on dit de tel homme en vue qui incarne ces goûts-là pour la masse, alors qu’il « n’en est pas » pour deux sous. Je dis pour deux sous, parce que, si nous y mettions vingt-cinq louis, nous verrions le nombre des petits saints diminuer jusqu’à zéro. Sans cela le taux des saints, si vous voyez de la sainteté là dedans, se tient, en règle générale, entre 3 et 4 sur 10. » Si Brichot avait transposé dans le sexe masculin la question des mauvaises réputations, à mon tour et inversement c’est au sexe féminin, et en pensant à Albertine, que je reportais les paroles de M. de Charlus. J’étais épouvanté par la statistique, même en tenant compte qu’il devait enfler les chiffres au gré de ce qu’il souhaitait, et aussi d’après les rapports d’êtres cancaniers, peut-être menteurs, en tous cas trompés par leur propre désir qui, s’ajoutant à celui de M. de Charlus, faussait sans doute les calculs du baron. « Trois sur dix, s’écria Brichot ! En renversant la proportion, j’aurais eu encore à multiplier par cent le nombre des coupables. S’il est celui que vous dites, baron, et si vous ne vous trompez pas, confessons alors que vous êtes un de ces rares voyants d’une vérité que personne ne soupçonne autour d’eux. C’est ainsi que Barrès a fait, sur la corruption parlementaire, des découvertes qui ont été vérifiées après coup, comme l’existence de la planète de Leverrier. Mme Verdurin citerait de préférence des hommes que j’aime mieux ne pas nommer et qui ont deviné au Bureau des Renseignements, dans l’État-Major, des agissements, inspirés, je le crois, par un zèle patriotique, mais qu’enfin je n’imaginais pas. Sur la franc-maçonnerie, l’espionnage allemand, la morphinomanie, Léon Daudet écrit au jour le jour un prodigieux conte de fées qui se trouve être la réalité même. Trois sur dix ! », reprit Brichot stupéfait. Il est vrai de dire que M. de Charlus taxait d’inversion la grande majorité de ses contemporains, en exceptant toutefois les hommes avec qui il avait eu des relations et dont, pour peu qu’elles eussent été mêlées d’un peu de romanesque, le cas lui paraissait plus complexe. C’est ainsi qu’on voit des viveurs, ne croyant pas à l’honneur des femmes, en rendre un peu seulement à telle qui fut leur maîtresse et dont ils protestent sincèrement et d’un air mystérieux : « Mais non, vous vous trompez, ce n’est pas une fille. » Cette estime inattendue leur est dictée, partie par leur amour-propre, pour qui il est plus flatteur que de telles faveurs aient été réservées à eux seuls, partie par leur naïveté qui gobe aisément tout ce que leur maîtresse a voulu leur faire croire, partie par ce sentiment de la vie qui fait que, dès qu’on s’approche des êtres, des existences, les étiquettes et les compartiments faits d’avance sont trop simples. « Trois sur dix ! mais prenez-y garde, moins heureux que ces historiens que l’avenir ratifiera, baron, si vous vouliez présenter à la postérité le tableau que vous nous dites, elle pourrait la trouver mauvaise. Elle ne juge que sur pièces et voudrait prendre connaissance de votre dossier.

Or aucun document ne venant authentiquer ce genre de phénomènes collectifs que les seuls renseignés sont trop intéressés à laisser dans l’ombre, on s’indignerait fort dans le camp des belles âmes, et vous passeriez tout net pour un calomniateur ou pour un fol. Après avoir, au concours des élégances, obtenu le maximum et le principal, sur cette terre, vous connaîtriez les tristesses d’un blackboutage d’outre-tombe. Ça n’en vaut pas le coup, comme dit, Dieu me pardonne ! notre Bossuet. – Je ne travaille pas pour l’histoire, répondit M. de Charlus, la vie me suffit, elle est bien assez intéressante, comme disait le pauvre Swann. – Comment ? Vous avez connu Swann, baron, mais je ne savais pas. Est-ce qu’il avait ces goûts-là ? demanda Brichot d’un air inquiet. – Mais est-il grossier ! Vous croyez donc que je ne connais que des gens comme ça. Mais non, je ne crois pas », dit Charlus les yeux baissés et cherchant à peser le pour et le contre. Et pensant que puisqu’il s’agissait de Swann, dont les tendances si opposées avaient été toujours connues, un demi-aveu ne pouvait qu’être inoffensif pour celui qu’il visait et flatteur pour celui qui le laissait échapper dans une insinuation : « Je ne dis pas qu’autrefois, au collège, une fois par hasard », dit le baron comme malgré lui, et comme s’il pensait tout haut, puis se reprenant : « Mais il y a deux cents ans ; comment voulez-vous que je me rappelle ? vous m’embêtez », conclut-il en riant. « En tous cas il n’était pas joli, joli ! » dit Brichot, lequel, affreux, se croyait bien et trouvait facilement les autres laids. « Taisez-vous, dit le baron, vous ne savez pas ce que vous dites ; dans ce temps-là il avait un teint de pêche et, ajouta-t-il en mettant chaque syllabe sur une autre note, il était joli comme les amours. Du reste, il était resté charmant. Il a été follement aimé des femmes. – Mais est-ce que vous avez connu la sienne ? – Mais, voyons, c’est par moi qu’il l’a connue. Je l’avais trouvée charmante dans son demi-travesti, un soir qu’elle jouait Miss Sacripant ; j’étais avec des camarades de club, nous avions tous ramené une femme et, bien que je n’eusse envie que de dormir, les mauvaises langues avaient prétendu, car c’est affreux ce que le monde est méchant, que j’avais couché avec Odette. Seulement, elle en avait profité pour venir m’embêter, et j’avais cru m’en débarrasser en la présentant à Swann. De ce jour-là elle ne cessa plus de me cramponner, elle ne savait pas un mot d’orthographe, c’est moi qui faisais ses lettres. Et puis c’est moi qui ensuite ai été chargé de la promener. Voilà, mon enfant, ce que c’est que d’avoir une bonne réputation, vous voyez. Du reste, je ne la méritais qu’à moitié. Elle me forçait à lui faire faire des parties terribles, à cinq, à six. » Et les amants qu’avait eus successivement Odette (elle avait été avec un tel, puis avec un pauvre Swann aveuglé par la jalousie et par l’amour, tels ces hommes dont pas un seul n’avait été deviné par lui tour à tour, supputant les chances et croyant aux serments plus affirmatifs qu’une contradiction qui échappe à la coupable, contradiction bien plus insaisissable, et pourtant bien plus significative, et dont le jaloux pourrait se prévaloir plus logiquement que de renseignements qu’il prétend faussement avoir eus, pour inquiéter sa maîtresse), ces amants, M. de Charlus se mit à les énumérer avec autant de certitude que s’il avait récité la liste des Rois de France. Et en effet, le jaloux est, comme les contemporains, trop près, il ne sait rien, et c’est pour les étrangers que le comique des adultères prend la précision de l’histoire, et s’allonge en listes, d’ailleurs indifférentes, et qui ne deviennent tristes que pour un autre jaloux, comme j’étais, qui ne peut s’empêcher de comparer son cas à celui dont il entend parler et qui se demande si, pour la femme dont il doute, une liste aussi illustre n’existe pas. Mais il n’en peut rien savoir, c’est comme une conspiration universelle, une brimade à laquelle tous participent cruellement et qui consiste, tandis que son amie va de l’un à l’autre, à lui tenir sur les yeux un bandeau qu’il fait perpétuellement effort pour arracher, sans y réussir, car tout le inonde le tient aveuglé, le malheureux, les êtres bons par bonté, les êtres méchants par méchanceté, les êtres grossiers par goût des vilaines farces, les êtres bien élevés par politesse et bonne éducation, et tous par une de ces conventions qu’on appelle principe. « Mais est-ce que Swann a jamais su que vous aviez eu ses faveurs ? – Mais voyons, quelle horreur ! Raconter cela à Charles ! C’est à faire dresser les cheveux sur la tête. Mais, mon cher, il m’aurait tué tout simplement, il était jaloux comme un tigre. Pas plus que je n’ai avoué à Odette, à qui ça aurait, du reste, été bien égal, que... allons, ne me faites pas dire de bêtises. Et le plus fort c’est que c’est elle qui lui a tiré des coups de revolver que j’ai failli recevoir. Ah ! j’ai eu de l’agrément avec ce ménage-là ; et, naturellement, c’est moi qui ai été obligé d’être son témoin contre d’Osmond, qui ne me l’a jamais pardonné. D’Osmond avait enlevé Odette, et Swann, pour se consoler, avait pris pour maîtresse, ou fausse maîtresse, la sœur d’Odette. Enfin, vous n’allez pas commencer à me faire raconter l’histoire de Swann, nous en aurions pour dix ans, vous comprenez, je connais ça comme personne.

C’était moi qui sortais Odette quand elle ne voulait pas voir Charles. Cela m’embêtait d’autant plus que j’ai un très proche parent qui porte le nom de Crécy, sans y avoir naturellement aucune espèce de droit, mais qu’enfin cela ne charmait pas. Car elle se faisait appeler Odette de Crécy, et le pouvait parfaitement, étant seulement séparée d’un Crécy dont elle était la femme, très authentique celui-là, un monsieur très bien, qu’elle avait ratissé jusqu’au dernier centime. Mais voyons, pourquoi me faire parler de ce Crécy ? je vous ai vu avec lui dans le tortillard, vous lui donniez des dîners à Balbec. Il devait en avoir besoin, le pauvre, il vivait d’une toute petite pension que lui faisait Swann ; je me doute bien que, depuis la mort de mon ami, cette rente a dû cesser complètement d’être payée. Ce que je ne comprends pas, me dit M. de Charlus, c’est que, puisque vous avez été souvent chez Charles, vous n’ayez pas désiré tout à l’heure que je vous présente à la reine de Naples. En somme, je vois que vous ne vous intéressez pas aux personnes en tant que curiosités, et cela m’étonne toujours de quelqu’un qui a connu Swann, chez qui ce genre d’intérêt était si développé, au point qu’on ne peut pas dire si c’est moi qui ai été à cet égard son initiateur ou lui le mien. Cela m’étonne autant que si je voyais quelqu’un avoir connu Whistler et ne pas savoir ce que c’est que le goût. Mon Dieu, c’est surtout pour Morel que c’était important de la connaître, il le désirait, du reste, passionnément, car il est tout ce qu’il y a de plus intelligent. C’est ennuyeux qu’elle soit partie. Mais enfin je ferai la conjonction ces jours-ci. C’est immanquable qu’il la connaisse. Le seul obstacle possible serait si elle mourait demain. Or il est à espérer que cela n’arrivera pas. » Tout à coup, Brichot, comme il était resté sous le coup de la proportion de « trois sur dix » que lui avait révélée M. de Charlus, Brichot, qui n’avait pas cessé de poursuivre son idée, avec une brusquerie qui rappelait celle d’un juge d’instruction voulant faire avouer un accusé, mais qui, en réalité, était le résultat du désir qu’avait le professeur de paraître perspicace et du trouble qu’il éprouvait à lancer une accusation si grave : « Est-ce que Ski n’est pas comme cela ? » demanda-t-il à M. de Charlus, d’un air sombre. Pour faire admirer ses prétendus dons d’intuition, il avait choisi Ski, se disant que, puisqu’il n’y avait que trois innocents sur dix, il risquait peu de se tromper en nommant Ski qui lui semblait un peu bizarre, avait des insomnies, se parfumait, bref était en dehors de la normale. « Mais pas du tout, s’écria le baron avec une ironie amère, dogmatique et exaspérée. Ce que vous dites est d’un faux, d’un absurde, d’un à côté ! Ski est justement « cela » pour les gens qui n’y connaissent rien ; s’il l’était, il n’en aurait pas tellement l’air, ceci soit dit sans aucune intention de critique, car il a du charme et je lui trouve même quelque chose de très attachant. – Mais dites-nous donc quelques noms », reprit Brichot avec insistance. M. de Charlus se redressa d’un air de morgue : « Ah ! mon cher, moi, vous savez je vis dans l’abstrait, tout cela ne m’intéresse qu’à un point de vue transcendantal », répondit-il avec la susceptibilité ombrageuse particulière à ses pareils, et l’affectation de grandiloquence qui caractérisait sa conversation. « Moi, vous comprenez, il n’y a que les généralités qui m’intéressent, je vous parle de cela comme de la loi de la pesanteur. » Mais ces moments de réaction agacée, où le baron cherchait à cacher sa vraie vie, duraient bien peu auprès des heures de progression continue où il la faisait deviner, l’étalait avec une complaisance agaçante, le besoin de la confidence étant chez lui plus fort que la crainte de la divulgation. « Ce que je voulais dire, reprit-il, c’est que pour une mauvaise réputation qui est injustifiée, il y en a des centaines de bonnes qui ne le sont pas moins. Évidemment le nombre de ceux qui ne les méritent pas varie selon que vous vous en rapportez aux dires de leurs pareils ou des autres. Et il est vrai que, si la malveillance de ces derniers est limitée par la trop grande difficulté qu’ils auraient à croire un vice aussi horrible pour eux que le vol ou l’assassinat pratiqué par des gens dont ils connaissent la délicatesse et le cœur, la malveillance des premiers est exagérément stimulée par le désir de croire, comment dirais-je, accessibles, des gens qui leur plaisent, par des renseignements que leur ont donnés des gens qu’a trompés un semblable désir, enfin par l’écart même où ils sont généralement tenus. J’ai vu un homme, assez mal vu à cause de ce goût, dire qu’il supposait qu’un certain homme du monde avait le même. Et sa seule raison de le croire est que cet homme du monde avait été aimable avec lui ! Autant de raisons d’optimisme, dit naïvement le baron, dans la supputation du nombre. Mais la vraie raison de l’écart énorme qu’il y a entre ce nombre calculé par les profanes, et celui calculé par les initiés, vient du mystère dont ceux-ci entourent leurs agissements, afin de les cacher aux autres, qui, dépourvus d’aucun moyen d’information, seraient littéralement stupéfaits s’ils apprenaient seulement le quart de la vérité. – Alors, à notre époque, c’est comme chez les Grecs, dit Brichot. – Mais comment ? comme chez les Grecs ? Vous vous figurez que cela n’a pas continué depuis ? Regardez, sous Louis XIV, le petit Vermandois, Molière, le prince Louis de Baden, Brunswick, Charolais, Boufflers, le Grand Condé, le duc de Brissac. – Je vous arrête, je savais Monsieur, je savais Brissac par Saint-Simon, Vendôme naturellement et d’ailleurs, bien d’autres. Mais cette vieille peste de Saint-Simon parle souvent du Grand Condé et du prince Louis de Baden et jamais il ne le dit. – C’est tout de même malheureux que ce soit à moi d’apprendre son histoire à un professeur de Sorbonne. Mais, cher maître, vous êtes ignorant comme une carpe. – Vous êtes dur, baron, mais juste. Et, tenez, je vais vous faire plaisir, je me souviens maintenant d’une chanson de l’époque qu’on fit en latin macaronique sur certain orage qui surprit le Grand Condé comme il descendait le Rhône en compagnie de son ami le marquis de La Moussaye. Condé dit :

Carus Amicus Mussexus,

Ah ! Deus bonus quod tempus

Landerirette

Imbre sumus perituri.

Et La Moussaye le rassure en lui disant :

Securae sunt nostrae vitae

Sumus enim Sodomitae

Igne tantum perituri

Landeriri