Une page de Proust au hasard:
1226 - M. de Charlus, qui l’avait connu depuis longtemps par Swann
M. de Charlus, qui l’avait connu depuis longtemps par Swann, était en effet allé voir Bergotte quelques jours avant sa mort et lui demander qu’il obtînt pour Morel d’écrire dans un journal des sortes de chroniques, en partie humoristiques, sur la musique. En y allant, M. de Charlus avait un certain remords, car grand admirateur de Bergotte, il s’était rendu compte qu’il n’allait jamais le voir pour lui-même, mais pour, grâce à la considération mi-intellectuelle, mi-sociale que Bergotte avait pour lui, pouvoir faire une grande politesse à Morel, ou à tel autre de ses amis. Qu’il ne se servît plus du monde que pour cela ne choquait pas M. de Charlus, mais de Bergotte cela lui avait paru plus mal, parce qu’il sentait que Bergotte n’était pas utilitaire comme les gens du monde et méritait mieux. Seulement sa vie était prise et il ne trouvait du temps de libre que quand il avait très envie d’une chose, par exemple si elle se rapportait à Morel. De plus, très intelligent, la conversation d’un homme intelligent lui était assez indifférente, surtout celle de Bergotte, qui était trop homme de lettres pour son goût et d’un autre clan, ne se plaçant pas à son point de vue. Quant à Bergotte, il s’était rendu compte de cet utilitarisme des visites de M. de Charlus, mais ne lui en avait pas voulu, car il était été toute sa vie incapable d’une bonté suivie, mais désireux de faire plaisir, compréhensif, insensible au plaisir de donner une leçon. Quant au vice de M. de Charlus, il ne l’avait partagé à aucun degré, mais y avait trouvé plutôt un élément de couleur dans le personnage, le « fas et nefas », pour un artiste, consistant non dans des exemples moraux, mais dans des souvenirs de Platon ou de Sodome. « Mais vous, belle jeunesse, on ne vous voit guère quai Conti. Vous n’en abusez pas ! » Je dis que je sortais surtout avec ma cousine. « Voyez-vous ça ! ça sort avec sa cousine, comme c’est pur ! » dit M. de Charlus à Brichot. Et s’adressant de nouveau à moi : « Mais nous ne vous demandons pas de comptes sur ce que vous faites, mon enfant. Vous êtes libre de faire tout ce qui vous amuse. Nous regrettons seulement de ne pas y avoir de part. Du reste, vous avez très bon goût, elle est charmante votre cousine, demandez à Brichot, il en avait la tête farcie à Doville. On la regrettera ce soir. Mais vous avez peut-être aussi bien fait de ne pas l’amener. C’est admirable, la musique de Vinteuil. Mais j’ai appris qu’il devait y avoir la fille de l’auteur et son amie, qui sont deux personnes d’une terrible réputation. C’est toujours embêtant pour une jeune fille. Elles seront là, à moins que ces deux demoiselles n’aient pas pu venir, car elles devaient sans faute être tout l’après-midi à une répétition d’études que Mme Verdurin donnait tantôt et où elle n’avait convié que les raseurs, la famille, les gens qu’il ne fallait pas avoir ce soir. Or tout à l’heure, avant le dîner, Charlie nous a dit que ce que nous appelons les deux demoiselles Vinteuil, absolument attendues, n’étaient pas venues. » Malgré l’affreuse douleur que j’avais à rapprocher subitement de l’effet, seul connu d’abord, la cause, enfin découverte, de l’envie d’Albertine de venir tantôt, la présence annoncée (mais que j’avais ignorée) de Mlle Vinteuil et de son amie, je gardai la liberté d’esprit de noter que M. de Charlus, qui nous avait dit, il y avait quelques minutes, n’avoir pas vu Charlie depuis le matin, confessait étourdiment l’avoir vu avant dîner. Ma souffrance devenait visible : « Mais qu’est-ce que vous avez ? me dit le baron, vous êtes vert ; allons, entrons, vous prenez froid, vous avez mauvaise mine. » Ce n’était pas mon doute relatif à la vertu d’Albertine que les paroles de M. de Charlus venaient d’éveiller en moi. Beaucoup d’autres y avaient déjà pénétré ; à chaque nouveau doute on croit que la mesure est comble, qu’on ne pourra pas le supporter, puis on lui trouve tout de même de la place, et une fois qu’il est introduit dans notre milieu vital, il y entre en concurrence avec tant de désirs de croire, avec tant de raisons d’oublier, qu’assez vite on s’en accommode, on finit par ne plus s’occuper de lui. Il reste seulement comme une douleur à demi guérie, une simple menace de souffrir et qui, envers du désir, de même ordre que lui, et comme lui devenu centre de nos pensées, irradie en elles, à des distances infinies, de subtiles tristesses, comme le désir des plaisirs d’une origine méconnaissable, partout où quelque chose peut s’associer à l’idée de celle que nous aimons. Mais la douleur se réveille quand un doute nouveau entre en nous ; on a beau se dire presque tout de suite : « Je m’arrangerai, il y aura un système pour ne pas souffrir, ça ne doit pas être vrai », pourtant il y a eu un premier instant où on a souffert comme si on croyait. Si nous n’avions que des membres, comme les jambes et les bras, la vie serait supportable ; malheureusement nous portons en nous ce petit organe que nous appelons cœur, lequel est sujet à certaines maladies au cours desquelles il est infiniment impressionnable pour tout ce qui concerne la vie d’une certaine personne et où un mensonge – cette chose inoffensive et au milieu de laquelle nous vivons si allégrement, qu’il soit fait par nous-même ou par les autres – venu de cette personne, donne à ce petit cœur, qu’on devrait pouvoir nous retirer chirurgicalement, des crises intolérables. Ne parlons pas du cerveau, car notre pensée a beau raisonner sans fin au cours de ces crises, elle ne les modifie pas plus que notre attention une rage de dents. Il est vrai que cette personne est coupable de nous avoir menti, car elle nous avait juré de nous dire toujours la vérité. Mais nous savons par nous-même, pour les autres, ce que valent les serments. Et nous avons voulu y ajouter foi quand ils venaient d’elle, qui avait justement tout intérêt à nous mentir et n’a pas été choisie par nous, d’autre part, pour ses vertus. Il est vrai que plus tard elle n’aurait presque plus besoin de nous mentir – justement quand le cœur sera devenu indifférent au mensonge – parce que nous ne nous intéresserons plus à sa vie. Nous le savons, et malgré cela nous sacrifions volontiers la nôtre, soit que nous nous tuions pour cette personne, soit que nous nous fassions condamner à mort en l’assassinant, soit simplement que nous dépensions en quelques soirées pour elle toute notre fortune, ce qui nous oblige à nous tuer ensuite parce que nous n’avons plus rien. D’ailleurs, si tranquille qu’on se croie quand on aime, on a toujours l’amour dans son cœur en état d’équilibre instable. Un rien suffit pour le mettre dans la position du bonheur ; on rayonne, on couvre de tendresses non point celle qu’on aime, mais ceux qui nous ont fait valoir à ses yeux, qui l’ont gardée contre toute tentation mauvaise ; on se croit tranquille, et il suffit d’un mot : « Gilberte ne viendra pas », « Mademoiselle Vinteuil est invitée », pour que tout le bonheur préparé vers lequel on s’élançait s’écroule, pour que le soleil se cache, pour que tourne la rose des vents et que se déchaîne la tempête intérieure à laquelle, un jour, on ne sera plus capable de résister. Ce jour-là, le jour où le cœur est devenu si fragile, des amis qui nous admirent souffrent que de tels néants, que certains êtres puissent nous faire du mal, nous faire mourir. Mais qu’y peuvent-ils ? Si un poète est mourant d’une pneumonie infectieuse, se figure-t-on ses amis expliquant au pneumocoque que ce poète a du talent et qu’il devrait le laisser guérir ? Le doute, en tant qu’il avait trait à Mlle Vinteuil, n’était pas absolument nouveau. Mais, même dans cette mesure, ma jalousie de l’après-midi, excitée par Léa et ses amies, l’avait aboli. Une fois ce danger du Trocadéro écarté, j’avais éprouvé, j’avais cru avoir reconquis à jamais une paix complète. Mais ce qui était surtout nouveau pour moi, c’était une certaine promenade où Andrée m’avait dit : « Nous sommes allées ici et là, nous n’avons rencontré personne », et où, au contraire, Mlle Vinteuil avait évidemment donné rendez-vous à Albertine chez Mme Verdurin. Maintenant j’eusse laissé volontiers Albertine sortir seule, aller partout où elle voudrait, pourvu que j’eusse pu chambrer quelque part Mlle Vinteuil et son amie et être certain qu’Albertine ne les vît pas. C’est que la jalousie est généralement partielle, à localisations intermittentes, soit parce qu’elle est le prolongement douloureux d’une anxiété qui est provoquée tantôt par une personne, tantôt par une autre que notre amie pourrait aimer, soit par l’exiguïté de notre pensée, qui ne peut réaliser que ce qu’elle se représente et laisse le reste dans un vague dont on ne peut relativement souffrir.
SCENARIO ALBERTINE
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PROUST
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