Une page de Proust au hasard:
1225 - Quant aux autres jeunes gens, M. de Charlus trouvait qu’à son goût pour eux l’existence de Morel
Quant aux autres jeunes gens, M. de Charlus trouvait qu’à son goût pour eux l’existence de Morel n’était pas un obstacle, et que même sa réputation éclatante de violoniste ou sa notoriété naissante de compositeur et de journaliste pourrait, dans certains cas, leur être un appât. Présentait-on au baron un jeune compositeur de tournure agréable, c’était dans les talents de Morel qu’il cherchait l’occasion de faire une politesse au nouveau venu. « Vous devriez, lui disait-il, m’apporter de vos compositions pour que Morel les joue au concert ou en tournée. Il y a si peu de musique agréable écrite pour le violon ! C’est une aubaine que d’en trouver de nouvelle. Et les étrangers apprécient beaucoup cela. Même en province il y a des petits cercles musicaux où on aime la musique avec une ferveur et une intelligence admirables. » Sans plus de sincérité (car tout cela ne servait que d’amorce et il était rare que Morel se prêtât à des réalisations), comme Bloch avait avoué qu’il était un peu poète, « à ses heures », avait-il ajouté, avec le rire sarcastique dont il accompagnait une banalité quand il ne pouvait pas trouver une parole originale, M. de Charlus me dit : « Dites donc à ce jeune Israélite, puisqu’il fait des vers, qu’il devrait bien m’en apporter pour Morel. Pour un compositeur c’est toujours l’écueil, trouver quelque chose de joli à mettre en musique. On pourrait même penser à un livret. Cela ne serait pas inintéressant et prendrait une certaine valeur à cause du mérite du poète, de ma protection, de tout un enchaînement de circonstances auxiliatrices, parmi lesquelles le talent de Morel tient la première place, car il compose beaucoup maintenant et il écrit aussi et très joliment, je vais vous en parler. Quant à son talent d’exécutant (là vous savez qu’il est tout à fait un maître déjà), vous allez voir ce soir comme ce gosse joue bien la musique de Vinteuil ; il me renverse ; à son âge, avoir une compréhension pareille tout en restant si gamin, si potache ! Oh ! ce n’est ce soir qu’une petite répétition. La grande machine doit avoir lieu dans quelques jours. Mais ce sera bien plus élégant aujourd’hui. Aussi nous sommes ravis que vous soyez venu, dit-il – en employant ce nous, sans doute parce que le Roi dit : nous voulons. À cause du magnifique programme, j’ai conseillé à Mme Verdurin d’avoir deux fêtes : l’une dans quelques jours, où elle aura toutes ses relations ; l’autre ce soir, où la Patronne est, comme on dit en termes de justice, dessaisie. C’est moi qui ai fait les invitations et j’ai convoqué quelques personnes d’un autre milieu, qui peuvent être utiles à Charlie et qu’il sera agréable pour les Verdurin de connaître. N’est-ce pas, c’est très bien de faire jouer les choses les plus belles avec les plus grands artistes, mais la manifestation reste étouffée comme dans du coton, si le public est composé de la mercière d’en face et de l’épicier du coin. Vous savez ce que je pense du niveau intellectuel des gens du monde, mais ils peuvent jouer certains rôles assez importants, entre autres le rôle dévolu pour les événements publics à la presse et qui est d’être un organe de divulgation. Vous comprenez ce que je veux dire ; j’ai, par exemple, invité ma belle-sœur Oriane ; il n’est pas certain qu’elle vienne, mais il est certain en revanche, si elle vient, qu’elle ne comprendra absolument rien. Mais on ne lui demande pas de comprendre, ce qui est au-dessus de ses moyens, mais de parler ce qui y est approprié admirablement et ce dont elle ne se fait pas faute. Conséquence : dès demain, au lieu du silence de la mercière et de l’épicier, conversation animée chez les Mortemart où Oriane raconte qu’elle a entendu des choses merveilleuses, qu’un certain Morel, etc., rage indescriptible des personnes non conviées qui diront : « Palamède avait sans doute jugé que nous étions indignes ; d’ailleurs, qu’est-ce que c’est que ces gens chez qui la chose se passait », contre-partie aussi utile que les louanges d’Oriane, parce que le nom de Morel revient tout le temps et finit par se graver dans la mémoire comme une leçon qu’on relit dix fois de suite. Tout cela forme un enchaînement de circonstances qui peut avoir son prix pour l’artiste, pour la maîtresse de maison, servir en quelque sorte de mégaphone à une manifestation qui sera ainsi rendue audible à un public lointain. Vraiment ça en vaut la peine ; vous verrez les progrès qu’a faits Charlie. Et, d’ailleurs, on lui a découvert un nouveau talent, mon cher, il écrit comme un ange. Comme un ange je vous dis. » M. de Charlus négligeait de dire que depuis quelque temps il faisait faire à Morel, comme ces grands seigneurs du XVIIe siècle qui dédaignaient de signer et même d’écrire leurs libelles, des petits entrefilets bassement calomniateurs et dirigés contre la comtesse Molé. Semblant déjà insolents à ceux qui les lisaient, combien étaient-ils plus cruels pour la jeune femme, qui retrouvait, si adroitement glissés que personne d’autre qu’elle n’y voyait goutte, des passages de lettres d’elle, textuellement cités, mais pris dans un sens où ils pouvaient l’affoler comme la plus cruelle vengeance. La jeune femme en mourut. Mais il se fait tous les jours à Paris, dirait Balzac, une sorte de journal parlé, plus terrible que l’autre. On verra plus tard que cette presse verbale réduisit à néant la puissance d’un Charlus devenu démodé et, bien au-dessus de lui, érigea un Morel qui ne valait pas la millionième partie de son ancien protecteur. Du moins cette mode intellectuelle est-elle naïve et croit-elle de bonne foi au néant d’un génial Charlus, à l’incontestable autorité d’un stupide Morel. Le baron était moins innocent dans ses vengeances implacables. De là sans doute ce venin amer de la bouche, dont l’envahissement semblait donner aux joues la jaunisse quand il était en colère. « Vous qui connaissiez Bergotte, reprit M. de Charlus, j’avais jadis pensé que vous auriez pu peut-être, en lui rafraîchissant la mémoire au sujet des proses du jouvenceau, collaborer en somme avec moi, m’aider à favoriser un talent double, de musicien et d’écrivain, qui peut un jour acquérir le prestige de celui de Berlioz. Vous savez, les Illustres ont souvent autre chose à penser, ils sont adulés, ils ne s’intéressent guère qu’à eux-mêmes. Mais Bergotte, qui était vraiment simple et serviable, m’avait promis de faire passer au Gaulois, ou je ne sais plus où, ces petites chroniques, moitié d’un humoriste et d’un musicien, qui sont maintenant très jolies, et je suis vraiment très content que Charlie ajoute à son violon ce petit brin de plume d’Ingres. Je sais bien que j’exagère facilement, quand il s’agit de lui, comme toutes les vieilles mamans-gâteau du Conservatoire. Comment, mon cher, vous ne le saviez pas ? Mais c’est que vous ne connaissez pas mon côté gobeur. Je fais le pied de grue pendant des heures à la porte des jurys d’examen. Je m’amuse comme une reine. Quant à la prose de Charlie, Bergotte m’avait assuré que c’était vraiment tout à fait très bien. »
SCENARIO ALBERTINE
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PROUST
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