1220 - C’est comme ça, Brichot, que vous vous promenez la nuit avec un beau jeune homme

« C’est comme ça, Brichot, que vous vous promenez la nuit avec un beau jeune homme, dit-il en nous abordant, cependant que le voyou désappointé s’éloignait. C’est du beau. On le dira à vos petits élèves de la Sorbonne que vous n’êtes pas plus sérieux que cela. Du reste, la compagnie de la jeunesse vous réussit, Monsieur le Professeur, vous êtes frais comme une petite rose. Je vous ai dérangés, vous aviez l’air de vous amuser comme deux petites folles, et vous n’aviez pas besoin d’une vieille grand’maman rabat-joie comme moi. Je n’irai pas à confesse pour cela, puisque vous étiez presque arrivés. » Le baron était d’humeur d’autant plus gaie qu’il ignorait entièrement la scène de l’après-midi, Jupien ayant jugé plus utile de protéger sa nièce contre un retour offensif que d’aller prévenir M. de Charlus. Aussi celui-ci croyait-il toujours au mariage et s’en réjouissait-il. On dirait que c’est une consolation pour ces grands solitaires que de donner à leur célibat tragique l’adoucissement d’une paternité fictive. « Mais, ma parole, Brichot, ajouta-t-il, en se tournant en riant vers nous, j’ai du scrupule en vous voyant en si galante compagnie. Vous aviez l’air de deux amoureux. Bras dessus, bras dessous, dites donc, Brichot, vous en prenez des libertés ! » Fallait-il attribuer pour cause à de telles paroles le vieillissement d’une telle pensée, moins maîtresse que jadis de ses réflexes, et qui, dans des instants d’automatisme, laisse échapper un secret si soigneusement enfoui pendant quarante ans ? Ou bien était-ce dédain pour l’opinion des roturiers qu’avaient au fond tous les Guermantes et dont le frère de M. de Charlus, le duc, présentait une autre forme quand, fort insoucieux que ma mère pût le voir, il se faisait la barbe en chemise de nuit ouverte, à sa fenêtre ? M. de Charlus avait-il contracté, durant les trajets brûlants de Doncières à Doville, la dangereuse habitude de se mettre à l’aise et, comme il y rejetait en arrière son chapeau de paille pour rafraîchir son énorme front, de desserrer, au début, pour quelques instants seulement, le masque depuis trop longtemps rigoureusement attaché à son vrai visage ? Les manières conjugales de M. de Charlus avec Morel auraient à bon droit étonné qui les aurait entièrement connues. Mais il était arrivé à M. de Charlus que la monotonie des plaisirs qu’offre son vice l’avait lassé. Il avait instinctivement cherché de nouvelles performances, et après s’être fatigué des inconnus qu’il rencontrait, était passé au pôle opposé, à ce qu’il avait cru qu’il détesterait toujours, à l’imitation d’un « ménage » ou d’une « paternité ». Parfois cela ne lui suffisait même plus, il lui fallait du nouveau, il allait passer la nuit avec une femme de la même façon qu’un homme normal peut, une fois dans sa vie, avoir voulu coucher avec un garçon, par une curiosité semblable, inverse, et dans les deux cas également malsaine. L’existence de « fidèle » du baron, ne vivant, à cause de Charlie, que dans le petit clan, avait eu, pour briser les efforts qu’il avait faits longtemps pour garder des apparences menteuses, la même influence qu’un voyage d’exploration ou un séjour aux colonies chez certains Européens, qui y perdent les principes directeurs qui les guidaient en France. Et pourtant la révolution interne d’un esprit, ignorant au début de l’anomalie qu’il portait en soi, puis épouvanté devant elle quand il l’avait reconnue, et enfin s’étant familiarisé avec elle jusqu’à ne plus s’apercevoir qu’on ne pouvait sans danger avouer aux autres ce qu’on avait fini par s’avouer sans honte à soi-même, avait été plus efficace encore, pour détacher M. de Charlus des dernières contraintes sociales, que le temps passé chez les Verdurin. Il n’est pas, en effet, d’exil au pôle Sud, ou au sommet du Mont-Blanc, qui nous éloigne autant des autres qu’un séjour prolongé au sein d’un vice intérieur, c’est-à-dire d’une pensée différente de la leur. Vice (ainsi M. de Charlus le qualifiait-il autrefois) auquel le baron prêtait maintenant la figure débonnaire d’un simple défaut, fort répandu, plutôt sympathique et presque amusant, comme la paresse, la distraction ou la gourmandise. Sentant les curiosités que la particularité de son personnage excitait, M. de Charlus éprouvait un certain plaisir à les satisfaire, à les piquer, à les entretenir. De même que tel publiciste juif se fait chaque jour le champion du catholicisme, non pas probablement avec l’espoir d’être pris au sérieux, mais pour ne pas décevoir l’attente des rieurs bienveillants, M. de Charlus flétrissait plaisamment les mauvaises mœurs dans le petit clan, comme il eût contrefait l’anglais ou imité Mounet-Sully, sans attendre qu’on l’en priât, et pour payer son écot avec bonne grâce, en exerçant en société un talent d’amateur ; de sorte que M. de Charlus menaçait Brichot de dénoncer à la Sorbonne qu’il se promenait maintenant avec des jeunes gens de la même façon que le chroniqueur circoncis parle à tout propos de la « fille aînée de l’Église » et du « Sacré-Cœur de Jésus », c’est-à-dire sans ombre de tartuferie, mais avec une pointe de cabotinage. Ce n’est pas seulement du changement des paroles elles-mêmes, si différentes de celles qu’il se permettait autrefois, qu’il serait curieux de chercher l’explication, mais encore de celui survenu dans les intonations, les gestes, qui les uns et les autres ressemblaient singulièrement maintenant à ce que M. de Charlus flétrissait le plus âprement autrefois ; il poussait maintenant, involontairement, presque les mêmes petits cris (chez lui involontaires et d’autant plus profonds) que jettent, volontairement, eux, les invertis qui s’interpellent en s’appelant « ma chère » ; comme si ce « chichi » voulu, dont M. de Charlus avait pris si longtemps le contrepied, n’était en effet qu’une géniale et fidèle imitation des manières qu’arrivent à prendre, quoi qu’ils en aient, les Charlus, quand ils sont arrivés à une certaine phase de leur mal, comme un paralytique général ou un ataxique finissent fatalement par présenter certains symptômes. En réalité – et c’est ce que ce chichi tout intérieur révélait – il n’y avait entre le sévère Charlus tout de noir habillé, aux cheveux en brosse, que j’avais connu, et les jeunes gens fardés, chargés de bijoux, que cette différence purement apparente qu’il y a entre une personne agitée qui parle vite, remue tout le temps, et un névropathe qui parle lentement, conserve un flegme perpétuel, mais est atteint de la même neurasthénie aux yeux du clinicien qui sait que celui-ci comme l’autre est dévoré des mêmes angoisses et frappé des mêmes tares. Du reste, on voyait que M. de Charlus avait vieilli à des signes tout différents, comme l’extension extraordinaire qu’avaient prise dans sa conversation certaines expressions qui avaient proliféré et qui revenaient maintenant à tout moment (par exemple : « l’enchaînement des circonstances ») et auxquelles la parole du baron s’appuyait de phrase en phrase comme à un tuteur nécessaire. « Est-ce que Charlie est déjà arrivé ? » demanda Brichot à M. de Charlus comme nous apercevions la porte de l’hôtel. « Ah ! je ne sais pas », dit le baron en levant les mains et en fermant à demi les yeux, de l’air d’une personne qui ne veut pas qu’on l’accuse d’indiscrétion, d’autant plus qu’il avait eu probablement des reproches de Morel pour des choses qu’il avait dites et que celui-ci, froussard autant que vaniteux, et reniant M. de Charlus aussi volontiers qu’il se parait de lui, avait cru graves quoique en réalité insignifiantes. « Vous savez que je ne sais rien de ce qu’il fait. » Si des conversations de deux personnes qui ont entre elles une liaison sont pleines de mensonges, ceux-ci ne naissent pas moins naturellement dans les conversations qu’un tiers a avec un amant au sujet de la personne que ce dernier aime, quel que soit, d’ailleurs, le sexe de cette personne.