Une page de Proust au hasard:
1218 - Pour revenir à des réalités plus générales, c’est de cette mort prédite et pourtant imprévue de Swann
« Mais non, reprit Brichot, ce n’était pas ici que Swann rencontrait sa future femme, ou du moins ce ne fut ici que dans les tout à fait derniers temps, après le sinistre qui détruisit partiellement la première habitation de Madame Verdurin. »
Malheureusement, dans la crainte d’étaler aux yeux de Brichot un luxe qui me semblait déplacé puisque l’universitaire n’en prenait pas sa part, j’étais descendu trop précipitamment de la voiture, et le cocher n’avait pas compris ce que je lui avais jeté à toute vitesse pour avoir le temps de m’éloigner de lui avant que Brichot m’aperçût. La conséquence fut que le cocher vint nous accoster et me demanda s’il devait venir me reprendre ; je lui dis en hâte que oui et redoublai d’autant plus de respect à l’égard de l’universitaire venu en omnibus.
« Ah ! vous étiez en voiture, me dit-il d’un air grave. – Mon Dieu, par le plus grand des hasards ; cela ne m’arrive jamais. Je suis toujours en omnibus ou à pied. Mais cela me vaudra peut-être le grand honneur de vous reconduire ce soir si vous consentez pour moi à entrer dans cette guimbarde ; nous serons un peu serrés. Mais vous êtes si bienveillant pour moi. » Hélas, en lui proposant cela, je ne me prive de rien, pensai-je, puisque je serai toujours obligé de rentrer à cause d’Albertine. Sa présence chez moi, à une heure où personne ne pouvait venir la voir, me laissait disposer aussi librement de mon temps que l’après-midi quand, au piano, je savais qu’elle allait revenir du Trocadéro, et que je n’étais pas pressé de la revoir. Mais enfin, comme l’après-midi aussi, je sentais que j’avais une femme et qu’en rentrant je ne connaîtrais pas l’exaltation fortifiante de la solitude. « J’accepte de grand cœur, me répondit Brichot. À l’époque à laquelle vous faites allusion nos amis habitaient, rue Montalivet, un magnifique rez-de-chaussée avec entresol donnant sur un jardin, moins somptueux évidemment, et que pourtant je préfère à l’hôtel des Ambassadeurs de Venise. » Brichot m’apprit qu’il y avait ce soir, au « Quai Conti » (c’est ainsi que les fidèles disaient en parlant du salon Verdurin depuis qu’il s’était transporté là), grand « tra la la » musical, organisé par M. de Charlus. Il ajouta qu’au temps ancien dont je parlais, le petit noyau était autre et le ton différent, pas seulement parce que les fidèles étaient plus jeunes. Il me raconta des farces d’Elstir (ce qu’il appelait de « pures pantalonnades »), comme un jour où celui-ci, ayant feint de lâcher au dernier moment, était venu déguisé en maître d’hôtel extra et, tout en passant les plats, avait dit des gaillardises à l’oreille de la très prude baronne Putbus, rouge d’effroi et de colère ; puis, disparaissant avant la fin du dîner, avait fait apporter dans le salon une baignoire pleine d’eau, d’où, quand on était sorti de table, il était émergé tout nu en poussant des jurons ; et aussi des soupers où on venait dans des costumes en papier, dessinés, coupés, peints par Elstir, qui étaient des chefs-d’œuvre, Brichot ayant porté une fois celui d’un grand seigneur de la cour de Charles VII, avec des souliers à la poulaine, et une autre fois celui de Napoléon Ier, où Elstir avait fait le grand cordon de la Légion d’honneur avec de la cire à cacheter. Bref Brichot, revoyant dans sa pensée le salon d’alors, avec ses grandes fenêtres, ses canapés bas mangés par le soleil de midi et qu’il avait fallu remplacer, déclarait pourtant qu’il le préférait à celui d’aujourd’hui. Certes, je comprenais bien que par « salon » Brichot entendait – comme le mot église ne signifie pas seulement l’édifice religieux mais la communauté des fidèles – non pas seulement l’entresol, mais les gens qui le fréquentaient, les plaisirs particuliers qu’ils venaient chercher là, et auxquels dans sa mémoire avaient donné leur forme ces canapés sur lesquels, quand on venait voir Mme Verdurin l’après-midi, on attendait qu’elle fût prête, cependant que les fleurs des marronniers, dehors, et sur la cheminée des œillets dans des vases, semblaient, dans une pensée de gracieuse sympathie pour le visiteur, que traduisait la souriante bienvenue de ces couleurs roses, épier fixement la venue tardive de la maîtresse de maison. Mais si le salon lui semblait supérieur à l’actuel, c’était peut-être parce que notre esprit est le vieux Protée, qui ne peut rester esclave d’aucune forme, et, même dans le domaine mondain, se dégage soudain d’un salon arrivé lentement et difficilement à son point de perfection pour préférer un salon moins brillant, comme les photographies « retouchées » qu’Odette avait fait faire chez Otto, où, élégante, elle était en grande robe princesse et ondulée par Lenthéric, ne plaisaient pas tant à Swann qu’une petite « carte album » faite à Nice, où, en capeline de drap, les cheveux mal arrangés dépassant un chapeau de paille brodé de pensées avec un nœud de velours noir, de vingt ans plus jeune (les femmes ayant généralement l’air d’autant plus vieux que les photographies sont plus anciennes), elle avait l’air d’une petite bonne qui aurait eu vingt ans de plus. Peut-être aussi avait-il plaisir à me vanter ce que je ne connaîtrais pas, à me montrer qu’il avait goûté des plaisirs que je ne pourrais pas avoir ? Il y réussissait, du reste, car rien qu’en citant les noms de deux ou trois personnes qui n’existaient plus et à chacune desquelles il donnait quelque chose de mystérieux par sa manière d’en parler, de ces intimités délicieuses je me demandais ce qu’il avait pu être ; je sentais que tout ce qu’on m’avait raconté des Verdurin était beaucoup trop grossier ; et même Swann, que j’avais connu, je me reprochais de ne pas avoir fait assez attention à lui, de n’y avoir pas fait attention avec assez de désintéressement, de ne pas l’avoir bien écouté quand il me recevait en attendant que sa femme rentrât déjeuner et qu’il me montrait de belles choses, maintenant que je savais qu’il était comparable à l’un des plus beaux causeurs d’autrefois. Au moment d’arriver chez Mme Verdurin, j’aperçus M. de Charlus naviguant vers nous de tout son corps énorme, traînant sans le vouloir à sa suite un de ces apaches ou mendigots que son passage faisait maintenant infailliblement surgir même des coins en apparence les plus déserts, et dont ce monstre puissant était, bien malgré lui, toujours escorté quoique à quelque distance, comme le requin par son pilote, enfin contrastant tellement avec l’étranger hautain de la première année de Balbec, à l’aspect sévère, à l’affectation de virilité, qu’il me sembla découvrir, accompagné de son satellite, un astre à une tout autre période de sa révolution et qu’on commence à voir dans son plein, ou un malade envahi maintenant par le mal qui n’était, il y a quelques années, qu’un léger bouton qu’il dissimulait aisément et dont on ne soupçonnait pas la gravité. Bien que l’opération qu’avait subie Brichot lui eût rendu un tout petit peu de cette vue qu’il avait cru perdre pour jamais, je ne sais s’il avait aperçu le voyou attaché aux pas du baron. Il importait peu, du reste, car depuis la Raspelière, et malgré l’amitié que l’universitaire avait pour lui, la présence de M. de Charlus lui causait un certain malaise. Sans doute pour chaque homme la vie de tout autre prolonge, dans l’obscurité, des sentiers qu’on ne soupçonne pas. Le mensonge, pourtant, si souvent trompeur, et dont toutes les conversations sont faites, cache moins parfaitement un sentiment d’inimitié, ou d’intérêt, ou une visite qu’on veut avoir l’air de ne pas avoir faite, ou une escapade avec une maîtresse d’un jour et qu’on veut cacher à sa femme, qu’une bonne réputation ne recouvre – à ne pas les laisser deviner – des mœurs mauvaises. Elles peuvent être ignorées toute la vie ; le hasard d’une rencontre sur une jetée, le soir, les révèle ; encore ce hasard est-il souvent mal compris, et il faut qu’un tiers averti vous fournisse l’introuvable mot que chacun ignore. Mais, sues, elles effrayent parce qu’on y sent affluer la folie, bien plus que par moralité. Mme de Surgis n’avait pas un sentiment moral le moins du monde développé, et elle eût admis de ses fils n’importe quoi qu’eût avili et expliqué l’intérêt, qui est compréhensible à tous les hommes. Mais elle leur défendit de continuer à fréquenter M. de Charlus quand elle apprit que, par une sorte d’horlogerie à répétition, il était comme fatalement amené, à chaque visite, à leur pincer le menton et à le leur faire pincer l’un l’autre. Elle éprouva ce sentiment inquiet du mystère physique qui fait se demander si le voisin avec qui on avait de bons rapports n’est pas atteint d’anthropophagie et aux questions répétées du baron : « Est-ce que je ne verrai pas bientôt les jeunes gens ? » elle répondit, sachant les foudres qu’elle accumulait sur elle, qu’ils étaient très pris par leurs cours, les préparatifs d’un voyage, etc. L’irresponsabilité aggrave les fautes et même les crimes, quoi qu’on en dise. Landru, à supposer qu’il ait réellement tué ses femmes, s’il l’a fait par intérêt, à quoi l’on peut résister, peut être gracié, mais non si ce fut par un sadisme irrésistible.
SCENARIO ALBERTINE
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