1217 - La mort de Swann m’avait à l’époque bouleversé. La mort de Swann
« Nous apprenons avec un vif regret que M. Charles Swann a succombé hier à Paris, dans son hôtel, des suites d’une douloureuse maladie. Parisien dont l’esprit était apprécié de tous, comme la sûreté de ses relations choisies mais fidèles, il sera unanimement regretté, aussi bien dans les milieux artistiques et littéraires, où la finesse avisée de son goût le faisait se plaire et être recherché de tous, qu’au Jockey-Club dont il était l’un des membres les plus anciens et les plus écoutés. Il appartenait aussi au Cercle de l’Union et au Cercle Agricole. Il avait donné depuis peu sa démission de membre du Cercle de la rue Royale. Sa physionomie spirituelle comme sa notoriété marquante ne laissaient pas d’exciter la curiosité du public dans tout great event de la musique et de la peinture, et notamment aux « vernissages », dont il avait été l’habitué fidèle jusqu’à ces dernières années, où il n’était plus sorti que rarement de sa demeure. Les obsèques auront lieu, etc. »
À ce point de vue, si l’on n’est pas « quelqu’un », l’absence de titre connu rend plus rapide encore la décomposition de la mort. Sans doute c’est d’une façon anonyme, sans distinction d’individualité, qu’on demeure le duc d’Uzès. Mais la couronne ducale en tient quelque temps ensemble les éléments, comme ceux de ces glaces aux formes bien dessinées qu’appréciait Albertine, tandis que les noms de bourgeois ultra-mondains, aussitôt qu’ils sont morts, se désagrègent et fondent, « démoulés ». Nous avons vu Mme de Guermantes parler de Cartier comme du meilleur ami du duc de La Trémoïlle, comme d’un homme très recherché dans les milieux aristocratiques. Pour la génération suivante, Cartier est devenu quelque chose de si informe qu’on le grandirait presque en l’apparentant au bijoutier Cartier, avec lequel il eût souri que des ignorants pussent le confondre ! Swann était, au contraire, une remarquable personnalité intellectuelle et artistique ; et bien qu’il n’eût rien « produit » il eut la chance de durer un peu plus. Et pourtant, cher Charles Swann, que j’ai connu quand j’étais encore si jeune et vous près du tombeau, c’est parce que celui que vous deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros d’un de ses romans, qu’on recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez ». Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la rue Royale, où vous êtes entre Galliffet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parle tant de vous, c’est parce qu’on voit qu’il y a quelques traits de vous dans le personnage de Swann.

