Une page de Proust au hasard:
1210 - J’appris, ai-je dit, ce jour-là que Bergotte était mort
J’appris, ai-je dit, ce jour-là que Bergotte était mort. Et j’admirais l’inexactitude des journaux qui – reproduisant les uns et les autres une même note – disaient qu’il était mort la veille. Or, la veille, Albertine l’avait rencontré, me raconta-t-elle le soir même, et cela l’avait même un peu retardée, car il avait causé assez longtemps avec elle. C’est sans doute avec elle qu’il avait eu son dernier entretien. Elle le connaissait par moi qui ne le voyais plus depuis longtemps, mais comme elle avait eu la curiosité de lui être présentée, j’avais, un an auparavant, écrit au vieux maître pour la lui amener. Il m’avait accordé ce que j’avais demandé, tout en souffrant un peu, je crois, que je ne le revisse que pour faire plaisir à une autre personne, ce qui confirmait mon indifférence pour lui. Ces cas sont fréquents : parfois, celui ou celle qu’on implore non pour le plaisir de causer de nouveau avec lui, mais pour une tierce personne, refuse si obstinément que notre protégée croit que nous nous sommes targués d’un faux pouvoir ; plus souvent, le génie ou la beauté célèbre consentent, mais humiliés dans leur gloire, blessés dans leur affection, ne nous gardent plus qu’un sentiment amoindri, douloureux, un peu méprisant. Je devinai longtemps après que j’avais faussement accusé les journaux d’inexactitude, car, ce jour-là, Albertine n’avait nullement rencontré Bergotte, mais je n’en avais point eu un seul instant le soupçon tant elle me l’avait conté avec naturel, et je n’appris que bien plus tard l’art charmant qu’elle avait de mentir avec simplicité. Ce qu’elle disait, ce qu’elle avouait avait tellement les mêmes caractères que les formes de l’évidence – ce que nous voyons, ce que nous apprenons d’une manière irréfutable – qu’elle semait ainsi dans les intervalles de la vie les épisodes d’une autre vie dont je ne soupçonnais pas alors la fausseté et dont je n’ai eu que beaucoup plus tard la perception. J’ai ajouté : « quand elle avouait », voici pourquoi. Quelquefois des rapprochements singuliers me donnaient à son sujet des soupçons jaloux où, à côté d’elle, figurait dans le passé, ou hélas dans l’avenir, une autre personne. Pour avoir l’air d’être sûr de mon fait, je disais le nom et Albertine me disait : « Oui je l’ai rencontrée, il y a huit jours, à quelques pas de la maison. Par politesse j’ai répondu à son bonjour. J’ai fait deux pas avec elle. Mais il n’y a jamais rien eu entre nous. Il n’y aura jamais rien. » Or Albertine n’avait même pas rencontré cette personne, pour la bonne raison que celle-ci n’était pas venue à Paris depuis dix mois. Mais mon amie trouvait que nier complètement était peu vraisemblable. D’où cette courte rencontre fictive, dite si simplement que je voyais la dame s’arrêter, lui dire bonjour, faire quelques pas avec elle. Le témoignage de mes sens, si j’avais été dehors à ce moment, m’aurait peut-être appris que la dame n’avait pas fait quelques pas avec Albertine. Mais si j’avais su le contraire, c’était par une de ces chaînes de raisonnement (où les paroles de ceux en qui nous avons confiance insèrent de fortes mailles) et non par le témoignage des sens. Pour invoquer ce témoignage des sens il eût fallu que j’eusse été précisément dehors, ce qui n’avait pas eu lieu. On peut imaginer pourtant qu’une telle hypothèse n’est pas invraisemblable : j’aurais pu être sorti et passer dans la rue à l’heure où Albertine m’aurait dit, ce soir (ne m’ayant pas vu), qu’elle avait fait quelques pas avec la dame, et j’aurais su alors qu’Albertine avait menti. Est-ce bien sûr encore ? Une obscurité sacrée se fût emparée de mon esprit, j’aurais mis en doute que je l’avais vue seule, à peine aurais-je cherché à comprendre par quelle illusion d’optique je n’avais pas aperçu la dame, et je n’aurais pas été autrement étonné de m’être trompé, car le monde des astres est moins difficile à connaître que les actions réelles des êtres, surtout des êtres que nous aimons, fortifiés qu’ils sont contre notre doute par des fables destinées à les protéger. Pendant combien d’années peuvent-ils laisser notre amour apathique croire que la femme aimée a à l’étranger une sœur, un frère, une belle-sœur qui n’ont jamais existé !
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