Une page de Proust au hasard:
1202 - Certes, si elle avait les goûts que je lui avais crus
Certes, si elle avait les goûts que je lui avais crus, cet empêchement de jamais les satisfaire devait être aussi excitant pour elle qu’il était calmant pour moi, calmant au point que j’eusse trouvé l’hypothèse que je l’avais accusée injustement la plus vraisemblable si, dans celle-ci, je n’eusse eu beaucoup de peine à expliquer cette application extraordinaire que mettait Albertine à ne jamais être seule, à ne jamais être libre, à ne pas s’arrêter un instant devant la porte quand elle rentrait, à se faire accompagner ostensiblement, chaque fois qu’elle allait téléphoner, par quelqu’un qui pût me répéter ses paroles, par Françoise, par Andrée, à me laisser toujours seul, sans avoir l’air que ce fût exprès, avec cette dernière, quand elles étaient sorties ensemble, pour que je pusse me faire faire un rapport détaillé sur leur sortie. Avec cette merveilleuse docilité contrastaient certains mouvements, vite réprimés, d’impatience, qui me firent me demander si Albertine n’aurait pas formé le projet de secouer sa chaîne. Des faits accessoires étayaient ma supposition. Ainsi, un jour où j’étais sorti seul, ayant rencontré, près de Passy, Gisèle, nous causâmes de choses et d’autres. Bientôt, assez heureux de pouvoir le lui apprendre, je lui dis que je voyais constamment Albertine. Gisèle me demanda où elle pourrait la trouver, car elle avait justement quelque chose à lui dire. « Quoi donc ? – Des choses qui se rapportent à de petites camarades à elle. – Quelles camarades ? Je pourrai peut-être vous renseigner, ce qui ne vous empêchera pas de la voir. – Oh ! des camarades d’autrefois, je ne me rappelle pas les noms », répondit Gisèle d’un air vague, en battant en retraite. Elle me quitta, croyant avoir parlé avec une prudence telle que rien ne pouvait me paraître que très clair. Mais le mensonge est si peu exigeant, a besoin de si peu de chose pour se manifester ! S’il s’était agi de camarades d’autrefois, dont elle ne savait même pas les noms, pourquoi aurait-elle eu « justement » besoin d’en parler à Albertine ? Cet adverbe, assez parent d’une expression chère à Mme Cottard : « cela tombe à pic », ne pouvait s’appliquer qu’à une chose particulière, opportune, peut-être urgente, se rapportant à des êtres déterminés. D’ailleurs, rien que la façon d’ouvrir la bouche, comme quand on va bâiller, d’un air vague, en me disant (en reculant presque avec son corps, comme elle faisait machine en arrière à partir de ce moment dans notre conversation) : « Ah ! je ne sais pas, je ne me rappelle pas les noms », faisait aussi bien de sa figure, et, s’accordant avec elle, de sa voix, une figure de mensonge, que l’air tout autre, serré, animé, à l’avant, de « j’ai justement » signifiait une vérité. Je ne questionnai pas Gisèle. À quoi cela m’eût-il servi ? Certes, elle ne mentait pas de la même manière qu’Albertine. Et certes les mensonges d’Albertine m’étaient plus douloureux. Mais d’abord il y avait entre eux un point commun : le fait même du mensonge qui, dans certains cas, est une évidence. Non pas de la réalité qui se cache dans ce mensonge. On sait bien que chaque assassin, en particulier, s’imagine avoir tout si bien combiné qu’il ne sera pas pris, et, parmi les menteurs, plus particulièrement les femmes qu’on aime. On ignore où elle est allée, ce qu’elle y a fait. Mais au moment même où elle parle, où elle parle d’une autre chose sous laquelle il y a cela, qu’elle ne dit pas, le mensonge est perçu instantanément, et la jalousie redoublée puisqu’on sent le mensonge, et qu’on n’arrive pas à savoir la vérité. Chez Albertine, la sensation du mensonge était donnée par bien des particularités qu’on a déjà vues au cours de ce récit, mais principalement par ceci que, quand elle mentait, son récit péchait soit par insuffisance, omission, invraisemblance, soit par excès, au contraire, de petits faits destinés à le rendre vraisemblable. Le vraisemblable, malgré l’idée que se fait le menteur, n’est pas du tout le vrai. Dès qu’en écoutant quelque chose de vrai, on entend quelque chose qui est seulement vraisemblable, qui l’est peut-être plus que le vrai, qui l’est peut-être trop, l’oreille un peu musicienne sent que ce n’est pas cela, comme pour un vers faux, ou un mot lu à haute voix pour un autre. L’oreille le sent et, si l’on aime, le cœur s’alarme. Que ne songe-t-on alors, quand on change toute sa vie parce qu’on ne sait pas si une femme est passée rue de Berri ou rue Washington, que ne songe-t-on que ces quelques mètres de différence, et la femme elle-même, seront réduits au cent millionième (c’est-à-dire à une grandeur que nous ne pouvons percevoir) si seulement nous avons la sagesse de rester quelques années sans voir cette femme, et que ce qui était Gulliver en bien plus grand deviendra une lilliputienne qu’aucun microscope – au moins du cœur, car celui de la mémoire indifférente est plus puissant et moins fragile – ne pourra plus percevoir ! Quoi qu’il en soit, s’il y avait un point commun – le mensonge même – entre ceux d’Albertine et de Gisèle, pourtant Gisèle ne mentait pas de la même manière qu’Albertine, ni non plus de la même manière qu’Andrée, mais leurs mensonges respectifs s’emboîtaient si bien les uns dans les autres, tout en présentant une grande variété, que la petite bande avait la solidité impénétrable de certaines maisons de commerce, de librairie ou de presse par exemple, où le malheureux auteur n’arrivera jamais, malgré la diversité des personnalités composantes, à savoir s’il est ou non floué. Le directeur du journal ou de la revue ment avec une attitude de sincérité d’autant plus solennelle qu’il a besoin de dissimuler, en mainte occasion, qu’il fait exactement la même chose et se livre aux mêmes pratiques mercantiles que celles qu’il a flétries chez les autres directeurs de journaux ou de théâtres, chez les autres éditeurs, quand il a pris pour bannière, levé contre eux l’étendard de la Sincérité. Avoir proclamé (comme chef d’un parti politique, comme n’importe quoi) qu’il est atroce de mentir, oblige le plus souvent à mentir plus que les autres, sans quitter pour cela le masque solennel, sans déposer la tiare auguste de la sincérité. L’associé de l’« homme sincère » ment autrement et de façon plus ingénue. Il trompe son auteur comme il trompe sa femme, avec des trucs de vaudeville. Le secrétaire de la rédaction, honnête homme et grossier, ment tout simplement, comme un architecte qui vous promet que votre maison sera prête à une époque où elle ne sera pas commencée. Le rédacteur en chef, âme angélique, voltige au milieu des trois autres, et sans savoir de quoi il s’agit, leur porte, par scrupule fraternel et tendre solidarité, le secours précieux d’une parole insoupçonnable. Ces quatre personnes vivent dans une perpétuelle dissension, que l’arrivée de l’auteur fait cesser. Par-dessus les querelles particulières, chacun se rappelle le grand devoir militaire de venir en aide au « corps » menacé. Sans m’en rendre compte, j’avais depuis longtemps joué le rôle de cet auteur vis-à-vis de la « petite bande ». Si Gisèle avait pensé, quand elle avait dit : « justement », à telle camarade d’Albertine disposée à voyager avec elle dès que mon amie, sous un prétexte ou un autre, m’aurait quitté, et à prévenir Albertine que l’heure était venue ou sonnerait bientôt, Gisèle se serait fait couper en morceaux plutôt que de me le dire ; il était donc bien inutile de lui poser des questions. Des rencontres comme celles de Gisèle n’étaient pas seules à accentuer mes doutes. Par exemple, j’admirais les peintures d’Albertine. Les peintures d’Albertine, touchantes distractions de la captive, m’émurent tant que je la félicitai. « Non, c’est très mauvais, mais je n’ai jamais pris une seule leçon de dessin. – Mais un soir vous m’aviez fait dire, à Balbec, que vous étiez restée à prendre une leçon de dessin. » Je lui rappelai le jour et lui dis que j’avais bien compris tout de suite qu’on ne prenait pas de leçons de dessin à cette heure-là. Albertine rougit. « C’est vrai, dit-elle, je ne prenais pas de leçons de dessin, je vous ai beaucoup menti au début, cela je le reconnais. Mais je ne vous mens plus jamais. » J’aurais tant voulu savoir quels étaient les nombreux mensonges du début, mais je savais d’avance que ses aveux seraient de nouveaux mensonges. Aussi je me contentai de l’embrasser. Je lui demandai seulement un de ces mensonges. Elle répondit : « Eh bien ! par exemple que l’air de la mer me faisait mal. » Je cessai d’insister devant ce mauvais vouloir.
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