1197 - Si ma vie avec Albertine devait m’empêcher d’aller à Venise

Si ma vie avec Albertine devait m’empêcher d’aller à Venise, de voyager, du moins j’aurais pu tantôt, si j’avais été seul, connaître les jeunes midinettes éparses dans l’ensoleillement de ce beau dimanche, et dans la beauté de qui je faisais entrer pour une grande part la vie inconnue qui les animait. Les yeux qu’on voit ne sont-ils pas tout pénétrés par un regard dont on ne sait pas les images, les souvenirs, les attentes, les dédains qu’il porte et dont on ne peut pas les séparer ? Cette existence, qui est celle de l’être qui passe, ne donnera-t-elle pas, selon ce qu’elle est, une valeur variable au froncement de ces sourcils, à la dilatation de ces narines ? La présence d’Albertine me privait d’aller à elles, et peut-être ainsi de cesser de les désirer. Celui qui veut entretenir en soi le désir de continuer à vivre et la croyance en quelque chose de plus délicieux que les choses habituelles doit se promener, car les rues, les avenues, sont pleines de Déesses. Mais les Déesses ne se laissent pas approcher. Çà et là, entre les arbres, à l’entrée de quelque café, une servante veillait comme une nymphe à l’orée d’un bois sacré, tandis qu’au fond trois jeunes filles étaient assises à côté de l’arc immense de leurs bicyclettes posées à côté d’elles, comme trois immortelles accoudées au nuage ou au coursier fabuleux sur lesquels elles accomplissaient leurs voyages mythologiques. Je remarquais que chaque fois qu’Albertine les regardait un instant, toutes ces filles, avec une attention profonde, se retournaient aussitôt vers moi. Mais je n’étais trop tourmenté ni par l’intensité de cette contemplation, ni par sa brièveté que l’intensité compensait ; en effet, pour cette dernière, il arrivait souvent qu’Albertine, soit fatigue, soit manière de regarder particulière à un être attentif, considérait ainsi, dans une sorte de méditation, fût-ce mon père, fût-ce Françoise ; et quant à sa vitesse à se retourner vers moi, elle pouvait être motivée par le fait qu’Albertine, connaissant mes soupçons, pouvait vouloir, même s’ils n’étaient pas justifiés, éviter de leur donner prise. Cette attention, d’ailleurs, qui m’eût semblé criminelle de la part d’Albertine (et tout autant si elle avait eu pour objet des jeunes gens), je l’attachais, sans me croire un instant coupable et en trouvant presque qu’Albertine l’était en m’empêchant par sa présence, de m’arrêter et de descendre vers elles, sur toutes les midinettes. On trouve innocent de désirer et atroce que l’autre désire. Et ce contraste entre ce qui concerne ou bien nous ou bien celle que nous aimons n’a pas trait au désir seulement, mais aussi au mensonge. Quelle chose plus usuelle que lui, qu’il s’agisse de masquer, par exemple, les faiblesses quotidiennes d’une santé qu’on veut faire croire forte, de dissimuler un vice, ou d’aller, sans froisser autrui, à la chose que l’on préfère ? Il est l’instrument de conservation le plus nécessaire et le plus employé. Or c’est lui que nous avons la prétention de bannir de la vie de celle que nous aimons, c’est lui que nous épions, que nous flairons, que nous détestons partout. Il nous bouleverse, il suffit à amener une rupture, il nous semble cacher les plus grandes fautes, à moins qu’il ne les cache si bien que nous ne les soupçonnions pas. Étrange état que celui où nous sommes à ce point sensibles à un agent pathogène que son pullulement universel rend inoffensif aux autres et si grave pour le malheureux qui ne se trouve plus avoir d’immunité contre lui !