1175 - La résurrection ne vient pas tout de suite

La résurrection ne vient pas tout de suite ; on croit avoir sonné, on ne l’a pas fait, on agite des propos déments. Le mouvement seul rend la pensée, et quand on a effectivement pressé la poire électrique, on peut dire avec lenteur mais nettement : « Il est bien dix heures, Françoise, donnez-moi mon café au lait. » Ô miracle ! Françoise n’avait pu soupçonner la mer d’irréel qui me baignait encore tout entier et à travers laquelle j’avais eu l’énergie de faire passer mon étrange question. Elle me répondait en effet : « Il est dix heures dix. » Ce qui me donnait une apparence raisonnable et me permettait de ne pas laisser apercevoir les conversations bizarres qui m’avaient interminablement bercé, les jours où ce n’était pas une montagne de néant qui m’avait retiré la vie. À force de volonté, je m’étais réintégré dans le réel. Je jouissais encore des débris du sommeil, c’est-à-dire de la seule invention, du seul renouvellement qui existe dans la manière de conter, toutes les narrations à l’état de veille, fussent-elles embellies par la littérature, ne comportant pas ces mystérieuses différences d’où dérive la beauté. Il est aisé de parler de celle que crée l’opium. Mais pour un homme habitué à ne dormir qu’avec des drogues, une heure inattendue de sommeil naturel découvrira l’immensité matinale d’un paysage aussi mystérieux et plus frais. En faisant varier l’heure, l’endroit où on s’endort, en provoquant le sommeil d’une manière artificielle, ou au contraire en revenant pour un jour au sommeil naturel – le plus étrange de tous pour quiconque a l’habitude de dormir avec des soporifiques – on arrive à obtenir des variétés de sommeil mille fois plus nombreuses que, jardinier, on n’obtiendrait de variétés d’œillets ou de roses. Les jardiniers obtiennent des fleurs qui sont des rêves délicieux, d’autres aussi qui ressemblent à des cauchemars. Quand je m’endormais d’une certaine façon, je me réveillais grelottant, croyant que j’avais la rougeole ou, chose bien plus douloureuse, que ma grand’mère (à qui je ne pensais plus jamais) souffrait parce que je m’étais moqué d’elle le jour où, à Balbec, croyant mourir, elle avait voulu que j’eusse une photographie d’elle. Vite, bien que réveillé, je voulais aller lui expliquer qu’elle ne m’avait pas compris. Mais, déjà, je me réchauffais. Le pronostic de rougeole était écarté et ma grand’mère si éloignée de moi qu’elle ne faisait plus souffrir mon cœur. Parfois sur ces sommeils différents s’abattait une obscurité subite. J’avais peur en prolongeant ma promenade dans une avenue entièrement noire, où j’entendais passer des rôdeurs. Tout à coup une discussion s’élevait entre un agent et une de ces femmes qui exerçaient souvent le métier de conduire et qu’on prend de loin pour de jeunes cochers. Sur son siège entouré de ténèbres je ne la voyais pas, mais elle parlait, et dans sa voix je lisais les perfections de son visage et la jeunesse de son corps. Je marchais vers elle, dans l’obscurité, pour monter dans son coupé avant qu’elle ne repartît. C’était loin. Heureusement, la discussion avec l’agent se prolongeait. Je rattrapais la voiture encore arrêtée. Cette partie de l’avenue s’éclairait de réverbères. La conductrice devenait visible. C’était bien une femme, mais vieille, grande et forte, avec des cheveux blancs s’échappant de sa casquette, et une lèpre rouge sur la figure. Je m’éloignais en pensant : « En est-il ainsi de la jeunesse des femmes ? Celles que nous avons rencontrées, si, brusquement, nous désirons les revoir, sont-elles devenues vieilles ? La jeune femme qu’on désire est-elle comme un emploi de théâtre où, par la défaillance des créatrices du rôle, on est obligé de le confier à de nouvelles étoiles ? Mais alors ce n’est plus la même. »