1174 - De ce que le monde du rêve n’est pas le monde de la veille

De ce que le monde du rêve n’est pas le monde de la veille, il ne s’ensuit pas que le monde de la veille soit moins vrai ; au contraire. Dans le monde du sommeil, nos perceptions sont tellement surchargées, chacune épaissie par une superposée qui la double, l’aveugle inutilement, que nous ne savons même pas distinguer ce qui se passe dans l’étourdissement du réveil : était-ce Françoise qui était venue, ou moi qui, las de l’appeler, allais vers elle ? Le silence à ce moment-là était le seul moyen de ne rien révéler, comme au moment où l’on est arrêté par un juge instruit de circonstances vous concernant, mais dans la confidence desquelles on n’a pas été mis. Était-ce Françoise qui était venue, était-ce moi qui avais appelé ? N’était-ce même pas Françoise qui dormait, et moi qui venais de l’éveiller ? bien plus, Françoise n’était-elle pas enfermée dans ma poitrine, la distinction des personnes et leur interaction existant à peine dans cette brune obscurité où la réalité est aussi peu translucide que dans le corps d’un porc-épic et où la perception quasi nulle peut peut-être donner l’idée de celle de certains animaux ? Au reste, même dans la limpide folie qui précède ces sommeils plus lourds, si des fragments de sagesse flottent lumineusement, si les noms de Taine, de George Eliot n’y sont pas ignorés, il n’en reste pas moins au monde de la veille cette supériorité d’être, chaque matin, possible à continuer, et non chaque soir le rêve. Mais il est peut-être d’autres mondes plus réels que celui de la veille. Encore avons-nous vu que, même celui-là, chaque révolution dans les arts le transforme, et bien plus, dans le même temps, le degré d’aptitude ou de culture qui différencie un artiste d’un sot ignorant.

Et souvent une heure de sommeil de trop est une attaque de paralysie après laquelle il faut retrouver l’usage de ses membres, apprendre à parler. La volonté n’y réussirait pas. On a trop dormi, on n’est plus. Le réveil est à peine senti mécaniquement, et sans conscience, comme peut l’être dans un tuyau la fermeture d’un robinet. Une vie plus inanimée que celle de la méduse succède, où l’on croirait aussi bien qu’on est tiré du fond des mers ou revenu du bagne, si seulement l’on pouvait penser quelque chose. Mais alors, du haut du ciel la déesse Mnémotechnie se penche et nous tend sous la forme : « habitude de demander son café au lait » l’espoir de la résurrection. Encore le don subit de la mémoire n’est-il pas toujours aussi simple. On a souvent près de soi, dans ces premières minutes où l’on se laisse glisser au réveil, une variété de réalités diverses où l’on croit pouvoir choisir comme dans un jeu de cartes.

C’est vendredi matin et on rentre de promenade, ou bien c’est l’heure du thé au bord de la mer. L’idée du sommeil et qu’on est couché en chemise de nuit est souvent la dernière qui se présente à vous.