1165 - Certes, j’avais quelques remords d’être aussi irritant à l’égard d’Albertine

Certes, j’avais quelques remords d’être aussi irritant à l’égard d’Albertine, et je me disais : « Si je ne l’aimais pas, elle m’aurait plus de gratitude, car je ne serais pas méchant avec elle ; mais non, cela se compenserait, car je serais aussi moins gentil. » Et j’aurais pu, pour me justifier, lui dire que je l’aimais. Mais l’aveu de cet amour, outre qu’il n’eût rien appris à Albertine, l’eût peut-être plus refroidie à mon égard que les duretés et les fourberies dont l’amour était justement la seule excuse. Être dur et fourbe envers ce qu’on aime est si naturel ! Si l’intérêt que nous témoignons aux autres ne nous empêche pas d’être doux avec eux et complaisants à ce qu’ils désirent, c’est que cet intérêt est mensonger. Autrui nous est indifférent et l’indifférence n’invite pas à la méchanceté.

La soirée passait. Avant qu’Albertine allât se coucher, il n’y avait pas grand temps à perdre si nous voulions faire la paix, recommencer à nous embrasser. Aucun de nous deux n’en avait encore pris l’initiative. Sentant qu’elle était, de toute façon, fâchée, j’en profitai pour lui parler d’Esther Lévy. « Bloch m’a dit (ce qui n’était pas vrai) que vous aviez bien connu sa cousine Esther. – Je ne la reconnaîtrais même pas », dit Albertine d’un air vague. « J’ai vu sa photographie », ajoutai-je en colère. Je ne regardais pas Albertine en disant cela, de sorte que je ne vis pas son expression, qui eût été sa seule réponse, car elle ne dit rien.