1152 - Sans doute mon amour pour Albertine

Sans doute mon amour pour Albertine n’était pas le plus dénué de ceux jusqu’où, par manque de volonté, on peut déchoir, car il n’était pas entièrement platonique ; elle me donnait des satisfactions charnelles, et puis elle était intelligente. Mais tout cela était une superfétation. Ce qui m’occupait l’esprit n’était pas ce qu’elle avait pu dire d’intelligent, mais tel mot qui éveillait chez moi un doute sur ses actes ; j’essayais de me rappeler si elle avait dit ceci ou cela, de quel air, à quel moment, en réponse à quelle parole, de reconstituer toute la scène de son dialogue avec moi, à quel moment elle avait voulu aller chez les Verdurin, quel mot de moi avait donné à son visage l’air fâché. Il se fût agi de l’événement le plus important que je ne me fusse pas donné tant de peine pour en rétablir la vérité, en restituer l’atmosphère et la couleur juste. Sans doute ces inquiétudes, après avoir atteint un degré où elles nous sont insupportables, on arrive parfois à les calmer entièrement pour un soir. La fête où l’amie qu’on aime doit se rendre, et sur la vraie nature de laquelle notre esprit travaillait depuis des jours, nous y sommes conviés aussi, notre amie n’y a de regards et de paroles que pour nous, nous la ramenons, et nous connaissons alors, nos inquiétudes dissipées, un repos aussi complet, aussi réparateur que celui qu’on goûte parfois dans ce sommeil profond qui suit les longues marches. Et, sans doute, un tel repos vaut que nous le payions à un prix élevé. Mais n’aurait-il pas été plus simple de ne pas acheter nous-même, volontairement, l’anxiété, et plus cher encore ? D’ailleurs, nous savons bien que, si profondes que puissent être ces détentes momentanées, l’inquiétude sera tout de même la plus forte. Parfois, même, elle est renouvelée par la phrase dont le but était de nous apporter le repos. Mais, le plus souvent, nous ne faisons que changer d’inquiétude. Un des mots de la phrase qui devait nous calmer met nos soupçons sur une autre piste. Les exigences de notre jalousie et l’aveuglement de notre crédulité sont plus grands que ne pouvait supposer la femme que nous aimons.

Quand, spontanément, elle nous jure que tel homme n’est pour elle qu’un ami, elle nous bouleverse en nous apprenant – ce que nous ne soupçonnions pas – qu’il était pour elle un ami. Tandis qu’elle nous raconte, pour nous montrer sa sincérité, comment ils ont pris le thé ensemble, cet après-midi même, à chaque mot qu’elle dit, l’invisible, l’insoupçonné prend forme devant nous. Elle avoue qu’il lui a demandé d’être sa maîtresse, et nous souffrons le martyre qu’elle ait pu écouter ses propositions. Elle les a refusées, dit-elle. Mais tout à l’heure, en nous rappelant son récit, nous nous demanderons si le récit est bien véridique, car il y a, entre les différentes choses qu’elle nous a dites, cette absence de lien logique et nécessaire qui, plus que les faits qu’on raconte, est le signe de la vérité. Et puis elle a eu cette terrible intonation dédaigneuse : « Je lui ai dit non, catégoriquement », qui se retrouve dans toutes les classes de la société quand une femme ment. Il faut pourtant la remercier d’avoir refusé, l’encourager par notre bonté à nous faire de nouveau à l’avenir des confidences si cruelles. Tout au plus faisons-nous la remarque : « Mais s’il vous avait déjà fait des propositions, pourquoi avez-vous consenti à prendre le thé avec lui ? – Pour qu’il ne pût pas m’en vouloir et dire que je n’ai pas été gentille. » Et nous n’osons pas lui répondre qu’en refusant elle eût peut-être été plus gentille pour nous.



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