1151 - J’ai dit : Comment n’avais-je pas deviné ?

J’ai dit : « Comment n’avais-je pas deviné ? » Mais ne l’avais-je pas deviné dès le premier jour à Balbec ? N’avais-je pas deviné en Albertine une de ces filles sous l’enveloppe charnelle desquelles palpitent plus d’êtres cachés, je ne dis pas que dans un jeu de cartes encore dans sa boîte, que dans une cathédrale ou un théâtre avant qu’on n’y entre, mais que dans la foule immense et renouvelée ? Non pas seulement tant d’êtres, mais le désir, le souvenir voluptueux, l’inquiète recherche de tant d’êtres. À Balbec je n’avais pas été troublé par ce que je n’avais même pas supposé qu’un jour je serais sur des pistes même fausses. N’importe ! cela avait donné pour moi à Albertine la plénitude d’un être empli jusqu’au bord par la superposition de tant d’êtres, de tant de désirs, et de souvenirs voluptueux d’êtres. Et maintenant qu’elle m’avait dit un jour « Mlle Vinteuil », j’aurais voulu non pas arracher sa robe pour voir son corps, mais, à travers son corps, voir tout ce bloc-notes de ses souvenirs et de ses prochains et ardents rendez-vous.

Comme les choses probablement les plus insignifiantes prennent soudain une valeur extraordinaire quand un être que nous aimons (ou à qui il ne manquait que cette duplicité pour que nous l’aimions) nous les cache ! En elle-même, la souffrance ne nous donne pas forcément des sentiments d’amour ou de haine pour la personne qui la cause : un chirurgien qui nous fait mal nous reste indifférent. Mais une femme qui nous a dit pendant quelque temps que nous étions tout pour elle, sans qu’elle fût elle-même tout pour nous, une femme que nous avons plaisir à voir, à embrasser, à tenir sur nos genoux, nous nous étonnons si seulement nous éprouvons, à une brusque résistance, que nous ne disposons pas d’elle. La déception réveille alors parfois en nous le souvenir oublié d’une angoisse ancienne, que nous savons pourtant ne pas avoir été provoquée par cette femme, mais par d’autres dont les trahisons s’échelonnent sur notre passé ; au reste, comment a-t-on le courage de souhaiter vivre, comment peut-on faire un mouvement pour se préserver de la mort, dans un monde où l’amour n’est provoqué que par le mensonge et consiste seulement dans notre besoin de voir nos souffrances apaisées par l’être qui nous a fait souffrir ? Pour sortir de l’accablement qu’on éprouve quand on découvre ce mensonge et cette résistance, il y a le triste remède de chercher à agir malgré elle, à l’aide des êtres qu’on sent plus mêlés à sa vie que nous-même, sur celle qui nous résiste et qui nous ment, à ruser nous-même, à nous faire détester. Mais la souffrance d’un tel amour est de celles qui font invinciblement que le malade cherche dans un changement de position un bien-être illusoire.

Ces moyens d’action ne nous manquent pas, hélas ! Et l’horreur de ces amours que l’inquiétude seule a enfantées vient de ce que nous tournons et retournons sans cesse dans notre cage des propos insignifiants ; sans compter que rarement les êtres pour qui nous les éprouvons nous plaisent physiquement d’une manière complète, puisque ce n’est pas notre goût délibéré, mais le hasard d’une minute d’angoisse, minute indéfiniment prolongée par notre faiblesse de caractère, laquelle refait chaque soir les expériences et s’abaisse à des calmants, qui choisit pour nous.