1114 - Ce n’était pas, d’ailleurs, très souvent qu’il m’arrivait de rencontrer M. de Charlus et Morel

Ce n’était pas, d’ailleurs, très souvent qu’il m’arrivait de rencontrer M. de Charlus et Morel. Souvent ils étaient déjà entrés dans la boutique de Jupien quand je quittais la duchesse, car le plaisir que j’avais auprès d’elle était tel que j’en venais à oublier non seulement l’attente anxieuse qui précédait le retour d’Albertine, mais même l’heure de ce retour.

Je mettrai à part, parmi ces jours où je m’attardai chez Mme de Guermantes, un qui fut marqué par un petit incident dont la cruelle signification m’échappa entièrement et ne fut comprise par moi que longtemps après. Cette fin d’après-midi-là, Mme de Guermantes m’avait donné, parce qu’elle savait que je les aimais, des seringas venus du Midi. Quand, ayant quitté la duchesse, je remontai chez moi, Albertine était rentrée ; je croisai dans l’escalier Andrée, que l’odeur si violente des fleurs que je rapportais sembla incommoder.

« Comment, vous êtes déjà rentrées ? lui dis-je. – Il n’y a qu’un instant, mais Albertine avait à écrire, elle m’a renvoyée. – Vous ne pensez pas qu’elle ait quelque projet blâmable ? – Nullement, elle écrit à sa tante, je crois, mais elle qui n’aime pas les odeurs fortes ne sera pas enchantée de vos seringas. – Alors, j’ai eu une mauvaise idée ! Je vais dire à Françoise de les mettre sur le carré de l’escalier de service. – Si vous vous imaginez qu’Albertine ne sentira pas après vous l’odeur de seringa. Avec l’odeur de la tubéreuse, c’est peut-être la plus entêtante ; d’ailleurs je crois que Françoise est allée faire une course. – Mais alors, moi qui n’ai pas aujourd’hui ma clef, comment pourrai-je rentrer ? – Oh ! vous n’aurez qu’à sonner. Albertine vous ouvrira. Et puis Françoise sera peut-être remontée dans l’intervalle. »