Une page de Proust au hasard:
1030 - Car depuis quelque temps Aimé aimait à causer
Car depuis quelque temps Aimé aimait à causer ou plutôt, comme il disait, sans doute pour marquer le caractère selon lui philosophique de ces causeries, à «discuter» avec moi. Et comme je lui disais souvent que j’étais gêné qu’il restât debout près de moi pendant que je dînais au lieu qu’il pût s’asseoir et partager mon repas, il déclarait qu’il n’avait jamais vu un client ayant «le raisonnement aussi juste». Il causait en ce moment avec deux garçons. Ils m’avaient salué, je ne savais pas pourquoi; leurs visages m’étaient inconnus, bien que dans leur conversation résonnât une rumeur qui ne me semblait pas nouvelle. Aimé les morigénait tous deux à cause de leurs fiançailles, qu’il désapprouvait. Il me prit à témoin, je dis que je ne pouvais avoir d’opinion, ne les connaissant pas. Ils me rappelèrent leur nom, qu’ils m’avaient souvent servi à Rivebelle. Mais l’un avait laissé pousser sa moustache, l’autre l’avait rasée et s’était fait tondre; et à cause de cela, bien que ce fût leur tête d’autrefois qui était posée sur leurs épaules (et non une autre, comme dans les restaurations fautives de Notre–Dame), elle m’était restée aussi invisible que ces objets qui échappent aux perquisitions les plus minutieuses, et qui traînent simplement aux yeux de tous, lesquels ne les remarquent pas, sur une cheminée. Dès que je sus leur nom, je reconnus exactement la musique incertaine de leur voix parce que je revis leur ancien visage qui la déterminait. «Ils veulent se marier et ils ne savent seulement pas l’anglais!» me dit Aimé, qui ne songeait pas que j’étais peu au courant de la profession hôtelière et comprenais mal que, si on ne sait pas les langues étrangères, on ne peut pas compter sur une situation.
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